Son amie Nelly

Les deux autrices se rencontrent pour la première fois dans un colloque à Lyon, où Mélikah Abdelmoumen vit à l’époque. «C’est devenu tout de suite passionnel comme amitié, parce qu’on était toutes les deux fâchées contre tout.»
Photo: Photos Marie-France Coallier et Jacques Grenier Le Devoir / Montage Le Devoir Les deux autrices se rencontrent pour la première fois dans un colloque à Lyon, où Mélikah Abdelmoumen vit à l’époque. «C’est devenu tout de suite passionnel comme amitié, parce qu’on était toutes les deux fâchées contre tout.»

Parce que l’importance de nos amitiés a rarement été aussi manifeste qu’au cours des derniers mois, Le Devoir raconte au cours des prochaines semaines la richesse des relations unissant des écrivains, par-delà la littérature.

Mélikah Abdelmoumen refuse généralement de témoigner dans les médias de cette amitié fulgurante qui l’aura liée à Nelly Arcan pendant trois trop courtes années. Elle offre un « non » poli aux journalistes qui lui proposent — la plupart du temps autour du 24 septembre, jour de sa mort — de se remémorer celle qu’elle se plaît encore à appeler Nellou ou Nellounette.

« Je n’ai aucun reproche à faire à celles et à ceux à qui ça fait du bien de participer aux hommages. Je pense que c’est cool que les gens parlent de son œuvre et qu’elle soit lue. Mais je l’ai tellement consolée — je sais pas combien de fois — parce qu’elle était en manque de reconnaissance intellectuelle. Elle me disait : “Je vais mourir et je vais l’avoir, la reconnaissance.” Et c’est ça qui se passe. Et ça me tue. »

Pourquoi Mélikah Abdelmoumen (Alia, Douze ans en France) nous accueille-t-elle donc dans sa cour arrière, en cette chaude fin d’après-midi de début d’été ? Parce qu’il n’y avait ce jour-là aucune date à commémorer, qu’une amitié à célébrer autour d’une bouteille de rosé (leur jus de choix). « Les fois où elle me manque le plus, de toute façon, ce n’est pas forcément lors d’un anniversaire. »

Le soir d’avant, Ismaël, le fils de Mélikah, âgé de 10 ans, avait pour la première fois posé des questions à sa mère au sujet de son amie en allée. « Il a lu son premier Nelly Arcan hier », lance la maman fière lorsque le gamin vient poliment saluer son invité (Nelly Arcan publiait en 2007 un album jeunesse, L’enfant dans le miroir). Mélikah débouche le rosé.

Un malentendu

Leur histoire s’amorce sur une méprise. Spécialiste en matière d’autofiction, exégète de l’œuvre de Serge Doubrovsky ; Mélikah Abdelmoumen, alors doctorante, signe dans un collectif universitaire sur le roman québécois une analyse de 35 pages de Folle. Un article à paraître dont Nelly Arcan a vent, mais qu’elle n’a pas l’occasion de lire.

Échaudée par l’accueil que lui a jusque-là réservé le milieu universitaire, l’écrivaine présume que cette autre romancière la crucifie, et ne se retient pas de dire du mal à son sujet à qui veut bien l’entendre. Mélikah Abdelmoumen avait pourtant lu Folle en une seule nuit d’insomnie, « et ça avait été pour moi une sorte de fulgurance ».

Elles se rencontrent pour la première fois dans un colloque à Lyon, où Mélikah vit à l’époque. « Je suis en train de fumer une cigarette à l’extérieur. Nelly vient vers moi. Elle me dit : “Bonjour, je suis Nelly Arcan.” [Elle rit.] Je dis : “Oui, je sais.” Elle me dit : “Je te dois des excuses. Il y a eu un malentendu. J’ai lu ton article.” Puis elle me dit qu’elle souhaite en lire des extraits pendant sa présentation. »

Lors de l’apéro que Mélikah organise chez elle en fin de journée, Nelly Arcan lui demande si elle peut voir ses chats, enfermés dans sa chambre à coucher. « On a passé une heure ou deux dans ma chambre à faire connaissance. C’est devenu tout de suite passionnel comme amitié, parce qu’on était toutes les deux fâchées contre tout. » Mélikah éclate de rire, puis s’allume une cigarette. « Je ne peux pas ne pas fumer si je parle d’elle. »

Puisque Mélikah vit alors en France, et Nelly à Montréal, leur connivence fleurira sur de courtes périodes, lors des séjours de l’une dans le pays où habite l’autre. On apprend à connaître différemment une personne avec qui l’on passe sept jours de suite, du matin au soir, que celle que l’on peut rejoindre chaque semaine au bar du coin. Lors de la visite de Nelly Arcan en Europe pour la promotion de son roman À ciel ouvert, elles passent deux jours à boire du vin et à « faire du trouble sur les terrasses », puis « quatre jours de tisane et de thé » à regarder des films — de Ratatouille à Chabrol — « en pyjamas de grands-mères ».

Mélikah Abdelmoumen s’est souvent fait reprocher d’être « intense », voire « trop intense ». Elle avait trouvé en cette amie une alliée auprès de qui éprouver sa passion pour les discussions immodérées, durant lesquelles parler fort, et peut-être même parfois au-delà de sa pensée, dénoue momentanément toute angoisse face à l’avenir.

« C’était un mélange d’amitié de petites filles tannantes et de gros cerveaux qui carburent fort et qui trouvent ça cool de pouvoir parler pendant des heures de la misogynie des magazines féminins, de l’anti-intellectualisme québécois, du chauvinisme français, de comment le monde était injuste. On était indignées, mais tout ça dans beaucoup de rires. C’est une des personnes les plus drôles que j’ai connues et c’est le truc qu’on dit le moins d’elle. C’est une image qui reste avec moi : son petit nez qui plissait quand elle riait. »

Un choc et une évidence

Souligner à quel point Nelly Arcan avait plusieurs fois prophétisé son suicide dans ses romans tient désormais presque du poncif. Intime de son œuvre, Mélikah Abdelmoumen refuse quand même de croire ce qu’elle lit lorsqu’elle apprend la mort de son amie, sur Facebook, au beau milieu d’une nuit d’insomnie. Ne lui avait-elle pas sereinement annoncé quelques mois auparavant qu’elle entendait signer son prochain livre de son vrai nom, Isabelle Fortier ? « Quand un de tes proches se suicide, c’est à la fois un choc et une évidence. Parce que non, ce n’était pas surprenant, mais oui, j’étais en état de choc. » Elle ajoutera plus tard : « Peut-être que j’ai oublié de m’inquiéter et que j’aurais dû continuer de le faire. »

Pour garder Nelly vivante, Mélikah Abdelmoumen se plonge dans l’écriture d’un nouveau roman, Les désastrées(VLB, 2013), dans lequel la meilleure amie d’une défunte star du rock venge sa mort en faisant subir à ceux qui ont vampirisé son succès une série de violents supplices.

C’était un mélange d’amitié de petites filles tannantes et de gros cerveaux qui carburent fort et qui trouvent ça cool de pouvoir parler pendant des heures de la misogynie des magazines féminins, de l’anti-intellectualisme québécois, du chauvinisme français, de comment le monde était injuste. On était indignées, mais tout ça dans beaucoup de rire.

 

« C’était une manière de parler de ma colère, de parler de comment, socialement, il y avait quelque chose qui l’avait amenée à se tuer. J’ai passédeux ans avec elle. C’est comme si j’entretenais le fantasme qu’elle voyait la vengeance que j’exerçais. Ça m’a permis de reporter mon deuil, sauf que quand j’ai fini le livre, ça a été pire que tout. »

Les exigences du quotidien éloignent un peu les amies lors des derniers mois de vie de Nelly Arcan. Mélikah Abdelmoumen est enceinte et doit demeurer alitée presque 24 heures sur 24 afin d’éviter des complications. Elle tente au même moment de mettre un point final à sa thèse. « Je me disais : “Ah, il y a une petite période de distance, mais à un moment donné, je l’appellerai et on verra ce qui se passe.” On se dit qu’on a tout notre temps, que demain on sera moins dans le jus, qu’on se rappellera, mais non, on n’a pas toujours tout notre temps. »