Le vrai Géant Ferré

Malgré son physique qui déjà, pourtant, dépassait la fiction, il existe une costaude fiction camouflant l’homme réel qui se cachait derrière le Géant Ferré.
Photo: Collection Pat Laprade / Steve Taylor WWE Malgré son physique qui déjà, pourtant, dépassait la fiction, il existe une costaude fiction camouflant l’homme réel qui se cachait derrière le Géant Ferré.

Tapez « André le Géant » dans votre moteur de recherche préféré et vous tomberez assurément sur une de ces listes inventoriant les excès rabelaisiens, d’alcool et de nourriture, auxquels le lutteur pouvait soumettre son estomac. Vous lirez peut-être aussi que le mastodonte était doté d’une vessie d’une taille qui lui permettait d’ingurgiter plusieurs caisses de bière sans avoir à se rendre au (trop) petit coin. Vince McMahon père, défunt fondateur de ce qu’on appelle aujourd’hui la WWE, aimait régaler ses interlocuteurs d’anecdotes purement fantaisistes au sujet de son poulain… et il se trouvait des esprits naïfs pour croire que la bouche de ce dernier renfermait bel et bien 82 dents !

Malgré son physique qui déjà, pourtant, dépassait la fiction, il existe une costaude fiction camouflant l’homme réel qui se cachait derrière le Géant Ferré. Un folklore auquel même le plus avisé des connaisseurs de lutte ne peut complètement rester insensible. « Quand Jackie m’a parlé de yogourt, je t’avoue que je suis parti à rire », confie Pat Laprade en se rappelant un de ses entretiens avec une amie d’André Roussimoff, Jackie McAuley. L’anecdote ? Lorsqu’il se trouvait sur son ranch de la petite ville d’Ellerbe en Caroline du Nord — là où il se réfugiait entre deux tournées des arénas du monde entier —, le gentil géant se contentait en après-midi de collationner aux fruits et au yogourt, une vision tranchant radicalement avec sa réputation de gargantuesque mangeur de steaks.

Si le Géant Ferré était très certainement capable d’ingérer tous les plats offerts sur le menu d’un restaurant afin d’épater la galerie et d’engraisser son aura de créature féerique, et s’il a certainement beaucoup, beaucoup trinqué afin d’apaiser les maux nombreux dont il souffrait, il savait en général se contenter d’un repas raisonnable (toutes proportions gardées) et d’un breuvage à l’avenant.

Voilà un des innombrables mythes auxquels Pat Laprade et son fidèle camarade Bertrand Hébert opposent la lumière de la vérité dans Le Géant Ferré : la huitième merveille du monde (Hurtubise), une colossale biographie ayant notamment le mérite de montrer que la notion de « faits alternatifs » a été inventée par l’univers de la lutte, bien avant qu’elle fasse florès dans la bouche des proches d’un certain président américain. Contre toute attente, cette grosse brique tient ainsi du petit guide d’autodéfense intellectuelle, tant elle fait implicitement l’éloge du doute qu’il est prudent de cultiver face aux histoires que répète quiconque a intérêt à se donner le beau rôle. « On a pris le pari que la vie du Géant était suffisamment intéressante pour être racontée telle quelle », souligne Pat Laprade.

André le Géant ne mesurait donc pas sept pieds et quatre pouces (plutôt sept pieds, selon l’enquête de Laprade et Hébert). Contrairement à ce que raconte Box Brown dans sa néanmoins magnifique bande dessinée Andre the Giant : Life and Legend, l’écrivain Samuel Beckett n’a jamais été le chauffeur attitré du gros gamin (bien que l’auteur d’En attendant Godot ait probablement déjà conduit la fratrie Roussimoff à l’école). Malgré le récit qui accompagnera son arrivée sur le territoire québécois en 1971, le Français n’avait pas grandi (!) dans les Alpes, mais à Ussy-sur-Marne, à environ soixante kilomètres au nord-est de Paris.

La nécessité d’embellir

Comment expliquer que tant de couches d’exagérations et de demi-vérités, voire de fables, aient rapidement couvert André le Géant ? « Si une histoire vaut la peine d’être racontée, elle vaut la peine d’être embellie », disait le lutteur Ray Stevens. À une époque où les artisans de la microsociété de la lutte se faisaient un point d’honneur de contredire — parfois avec leurs poings — le premier venu osant les accuser de participer à une mise en scène, un lutteur se devait de cultiver une légende à la hauteur de son personnage, et un personnage à la hauteur de sa légende.

« À un moment donné, le Géant lui-même a pris un malin plaisir à perpétuer ces histoires et à les répéter de plus en plus », souligne Pat Laprade, qui collaborait en 2018 en tant que producteur associé au documentaire de HBO André the Giant. « Le Géant était quelqu’un de très privé, un homme de peu de mots. Raconter une histoire inventée lui permettait d’avoir l’air de raconter les dessous de sa vie privée, sans le faire pour vrai. » Autrement dit : les lutteurs sont d’une espèce qui aime raconter, mais pas forcément se raconter.

Portrait de la vie d’un fils de paysan immigrant, ayant pu s’arracher à son milieu grâce à son charisme et, surtout, grâce à son corps défiant l’entendement, Le Géant Ferré : la huitième merveille du monde se déploie aussi comme une tragédie, à mesure que les symptômes de l’acromégalie dont l’athlète était atteint transforment son existence en combat perdu d’avance. Parmi les mystères qui hantent toujours Pat Laprade, une question : pourquoi André Roussimoff a-t-il refusé d’avoir recours à la chirurgie afin que cette maladie cesse ses ravages ? Lui a-t-on bien expliqué que pareille intervention ne le ferait pas rapetisser ?

À l’instar de nombre d’artistes, André le Géant montera dans le ring (au Japon et au Mexique) presque jusqu’à sa mort. L’ombre d’un titan ne demeure malheureusement rien d’autre qu’une ombre et c’est précisément ce à quoi un André physiquement diminué est réduit en 1989 et 1991, quand il est voté pire lutteur de l’année par les lecteurs de l’infolettre Wrestling Observer.

Le pacte faustien (les mots de Laprade et Hébert) qu’il contracte avec la vie, en buvant comme un lavabo afin d’adoucir la douleur qui l’accompagne chaque soir jusqu’au ring, finit par le rattraper. Il meurt en 1993 à l’âge de 46 ans et emporte avec lui quantité de secrets. Même Pat Laprade, qui émerge de plusieurs années de recherche, et qui a résolu plusieurs énigmes le concernant, n’est pas assouvi : « J’aimerais tellement ça rencontrer le Géant et lui demander : “Ça, c’était-tu vrai ?”»

Le Géant Ferré. La huitième merveille du monde

Bertrand Hébert et Pat Laprade, Hurtubise, Montréal, 2020, 600 pages