Autrices et mères de personne

Pour Claire Legendre, instigatrice du projet, «peut-être [que] la maternité donne une légitimité qu’il faut aller chercher ailleurs quand on n’a pas eu d’enfant».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pour Claire Legendre, instigatrice du projet, «peut-être [que] la maternité donne une légitimité qu’il faut aller chercher ailleurs quand on n’a pas eu d’enfant».

Qu’ont en commun Claire Legendre, Jeanne Bovet, Hélène Charmay, Camille Deslauriers, Brigitte Faivre-Duboz, Martine-Emmanuelle Lapointe, Sylvie Massicotte, Monique Proulx, Agathe Raybaud et Catherine Voyer-Léger ? Elles sont nullipares. Nullipare, un mot qui ressemble à une insulte. Nullipare, adjectif et nom féminin qui « se dit d’une femme qui n’a jamais accouché », comme le mot est défini dans le Larousse.

Si deux d’entre elles sont devenues mères grâce à l’adoption, ces dix femmes racontent comment elles ont vécu le fait ou le choix de ne pas avoir conçu dans le recueil Nullipares.

« Le but n’était pas d’opposer celles qui n’ont pas réussi à en avoir et celles qui n’en veulent pas, mais juste d’essayer de les mettre côte à côte et de voir ce qu’on avait en commun. Ce qui m’a le plus frappée, c’est que beaucoup d’histoires sont à mi-chemin entre le choix et le non-choix. Je ne pensais pas que ce serait aussi intéressant, cette porosité-là », explique ClaireLegendre, romancière (Vérité et amour, Grasset), documentariste (Bermudes (Nord)) et instigatrice du projet.

Au cours de ses années de fertilité — et parfois bien au-delà —, la nullipare aura son lot de regards de pitié, devra sans cesse justifier le fait de ne pas avoir d’enfant ou de ne pas en vouloir, se fera répéter ad nauseam qu’elle regrettera un jour de ne pas s’être reproduite. Tant et si bien qu’elle finira par croire que, bien que Simone de Beauvoir ait écrit « on ne naît pas femme, on le devient », la société lui signifie qu’on devient femme en devenant mère.

« Je suis tout à fait d’accord ! J’ai commencé à ressentir ça aussi. Je me force à dire “femme” plutôt que “fille” : j’ai 41 ans et je suis une femme. Ce n’est pas une évidence, mais peut-être qu’effectivement, la maternité donne une légitimité qu’il faut aller chercher ailleurs quand on n’a pas eu d’enfant. »

Et les hommes, dans tout ça ? « Chez les hommes, c’est tout à fait admis qu’on puisse se réaliser soi-même hors de la transmission, de l’enfantement, alors que, pour la femme, c’est perçu comme une fonction essentielle. Se faire dire qu’on n’est pas accomplies si on n’est pas mères, je trouve ça révoltant. »

« J’ai eu des messages d’hommes me disant qu’ils n’avaient pas choisi de ne pas avoir d’enfant, que ce sont les femmes avec qui ils avaient partagé leur vie qui avaient choisi à leur place. D’ailleurs, j’ai beaucoup d’amis hommes qui n’ont pas d’enfant et qui sont très intéressés par le livre parce que, justement, ils se retrouvent dedans. La société ne porte pas le même regard sur eux que sur nous, mais leurs interrogations existentielles autour de l’accomplissement par la transmission sont les mêmes que les nôtres. »

Égoïste, la nullipare ?

Absence d’instinct maternel, peur de l’accouchement, dégoût de l’allaitement, horloge biologique défectueuse : peu importe la raison que la nullipare donnera à l’inquisiteur — la plupart du temps une inquisitrice —, celui-ci ou celle-ci lui reprochera bêtement d’être égoïste. « L’histoire de l’égoïsme, ça, c’est quelque chose que je ne comprends pas du tout, s’exclame Claire Legendre. Peut-être qu’il y a beaucoup de gens qui font des enfants par égoïsme aussi. Je comprends qu’on veuille des enfants, que ça peut être difficile de vivre avec l’idée de ne pas pouvoir transmettre qui on est, de ne pas laisser quelqu’un sur la Terre après soi, mais qu’on essaye de plaquer sur moi, sur nous, ce raisonnement-là, je ne le comprends pas ! »

L’autrice remarque toutefois que le regard de la société sur la maternité change peu à peu. Les jeunes femmes d’aujourd’hui n’auront peut-être pas à endurer toutes ces questions et remarques, souvent déplacées et intrusives, qu’auront eu à subir leurs aînées nullipares. « J’ai l’impression que le discours est plus libéré qu’avant. Il y a eu beaucoup d’évolution de la pensée par rapport aux genres, à la condition de la femme. Les femmes de 20 ans, mes étudiantes par exemple, auront certainement droit à des remarques, parce que ça paraît tellement évident à tout le monde d’avoir des enfants, mais elles ont tendance à moins se soucier du regard des autres », avance celle qui enseigne la création littéraire à l’Université de Montréal.

Que pense-t-elle de celles qui affirment ne pas vouloir d’enfant à cause de la surpopulation ou des bouleversements climatiques ? « Dire que mettre un enfant sur la Terre, ce n’est pas un cadeau à leur faire, c’est la version politiquement correcte pour le rendre plus acceptable. En même temps, c’est un choix intime, très personnel. Pour moi, c’est l’équivalent de l’orientation sexuelle ou de l’identité sexuelle, c’est-à-dire que c’est quelque chose qu’on ressent à un moment. On ne vous demande pas pourquoi vous êtes hétéro, alors qu’on vous demande systématiquement pourquoi vous ne voulez pas d’enfant. »

Malgré le fait qu’elle aurait pu explorer le sujet dans un roman, Claire Legendre a préféré s’entourer de neuf autrices, dont plusieurs sont des amies. Au sein de ce collectif, elle se sentait plus forte pour oser partager son expérience avec les lecteurs et les sensibiliser face à ce choix, que certains jugent encore marginal. « Au Québec, 15 % des femmes n’ont pas d’enfant biologique. C’était important de dire que ce n’est pas exceptionnel. J’ai conscience qu’on est privilégiées parce qu’on vient de milieux éduqués et qu’on a la possibilité de s’exprimer là-dessus. Pour moi, c’est un livre universel qui porte un discours politique, même si ce sont des récits intimes, des textes littéraires. Et c’est peut-être justement parce qu’on est dans la littérature qu’on peut dire des choses qui dérangent. »

Nullipares 

Collectif dirigé par Claire Legendre, Hamac, Montréal, 2020, 144 pages