Marc Séguin, la nature, rappel du présent

Marc Séguin offre, avec ce cinquième roman, un personnage comme il s’en fait peu, d’une complexité qui prend sa source dans l’anodin.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Marc Séguin offre, avec ce cinquième roman, un personnage comme il s’en fait peu, d’une complexité qui prend sa source dans l’anodin.

On tente sans relâche de la dominer, de la maîtriser, de la dresser. Or, il suffit de tendre les sens pour savoir que c’est la nature qui impose ses cycles et ses rituels à l’homme, et non l’inverse. Elle fleurit, embaume l’air et ravit le regard. Puis, lorsqu’elle est prête, ses eaux, sols et cieux se gorgent d’une vie bourdonnante, terre nourricière et fertile, exigeant et récompensant un travail acharné, routinier, séquencé pour ceux qui lui portent encore attention. L’automne, elle se dénude, se laissant peu à peu envahir par une prison de glace ; une jachère pour lui permettre de mieux recommencer.

Jenny Sauro, personnage éponyme du nouveau roman de Marc Séguin, embrasse ces rites saisonniers avec une foi, une forme de spiritualité qu’on a trop cherché à évacuer, selon le principal intéressé. « On peut trouver beaucoup de choses à blâmer dans l’histoire des religions. Or, elle a longtemps été, pour nous, une autorité qui nous permettait d’avancer sans nous poser de questions. Elle nous offrait une ligne à suivre, des étapes vers le paradis. Elle nous donnait des repères ; le mariage, la famille, la confession. Tout d’un coup, on dirait qu’on s’est sentis supérieurs à ça et qu’on a tout évacué. »

Cette absence de rituels frappe fort aujourd’hui, alors que la crise de la COVID-19 nous prive de nos derniers remparts, laissant plusieurs Québécois mourir seuls et les endeuillés, sans endroit ni cérémonie pour se recueillir.

« On me dit beaucoup que le roman s’arrime bien avec la prise de conscience collective qui nous secoue, qu’il sort à un bon moment, souligne Marc Séguin, joint par téléphone par Le Devoir. Jenny Sauro trouve dans la nature une adéquation avec ce qu’elle est, une volonté de vivre au présent, au rythme des sécheresses, du mûrissement, de la fonte des glaces. Elle y crée des traditions, y puise les principes qui rythment sa vie et y trouve la force de vivre au présent. »

L’humanité est finalité

Jenny Sauro est la serveuse du seul restaurant du village frontalier de North Nation. Tous ceux qui y vivent et qui y passent ont croisé son regard, partagé souvenirs et anecdotes avec elle. Lorsqu’elle est emportée par les eaux en tentant de sauver son fils de la noyade, le choc est immense. Tous sentent résonner dans leur chair le drame de ce destin interrompu.

Mais Jenny réserve une surprise aux habitants du village. Car tels les ravages désolants laissés derrière par la morsure des feux de forêt, tel le lent spectacle des glaces portées par les mouvements du gel et du dégel, la serveuse rappellera à tous que ce qui a vécu ne disparaît jamais tout à fait, que la nature, résiliente, renaît toujours de ses cendres, contraignant les habitants de North Nation — et, par le fait même, les lecteurs — à confronter leur vie, leurs choix et leurs rêves, à découvrir les limites de leur humanité.

« Malheureusement, il nous faut souvent faire face à des tragédies ou des drames pour comprendre que nous sommes en vie, pour nous secouer de la torpeur dans laquelle nous plonge le quotidien. L’art, je crois, peut avoir le même effet. Il nous oblige à arrêter, à tenir l’objet, à ralentir, à nous déraciner pour accéder à quelque chose de plus vivant », soutient l’écrivain.

Une vérité anecdotique

Marc Séguin nous offre, avec ce cinquième roman, un personnage comme il s’en fait peu, d’une complexité qui prend sa source dans l’anodin, dans le bonheur d’un sandwich aux tomates ou d’une histoire racontée pour la millième fois à un enfant. Pour la première fois, il choisit d’écrire à la troisième personne, s’investissant dans la psyché de sa protagoniste jusqu’à l’atteinte de vérités bouleversantes.

« À partir d’aujourd’hui, je ne veux plus jamais écrire au “je”. Plonger dans la tête de quelqu’un d’autre m’a donné un pouvoir d’évocation auquel je n’avais pas accès auparavant. Un narrateur à la première personne crée toujours un flou par rapport à la vérité, à l’autofiction. C’est un peu narcissique. Pourtant, j’ai beaucoup plus l’impression de parler de moi que d’habitude avec Jenny Sauro. »

À travers elle, son écoute et son empathie, il donne aussi la parole à des personnages qu’on écarte souvent du revers de la main, Autochtones, vieillards, infirmes, trop souvent réduits à leur expression la plus simple, l’altérité ; une altérité lourde du danger que représente sa mauvaise interprétation.

À partir d’aujourd’hui, je ne veux plus jamais écrire au “je”. Plonger dans la tête de quelqu’un d’autre m’a donné un pouvoir d’évocation auquel je n’avais pas accès auparavant. Un narrateur à la première personne crée toujours un flou par rapport à la vérité, à l’autofiction. C’est un peu narcissique. Pourtant, j’ai beaucoup plus l’impression de parler de moi que d’habitude avec Jenny Sauro.

 

« Il y a une immense culpabilité et une forme d’hypocrisie dans notre rapport aux Autochtones, qui nous incite à les occulter de nos récits collectifs. Or, ils sont là, ils font partie de nos vies et de nos imaginaires et ils ont des choses à nous dire. Peut-être qu’on devrait les écouter, comme on devrait peut-être écouter le fermier du coin qui a 92 ans et nous raconte comment c’était dans son temps. J’ai l’impression qu’à force de tasser ce qui est étranger dans un coin, on a oublié qu’il existait autre chose que notre vision du monde. »

Extrait de «Jenny Sauro»

« De l’automne elle aimait les odeurs, la lumière qui baisse et la fumée qui sort de la cheminée. Sa saison préférée. Les soupes et les mijotés. Le repli sur soi. Le bruit du feu. La chaleur, son refuge. La nature qui se dépouille jusqu’à rien. Les plantes et les arbres qui se délestent de l’été. Peut-être la dernière phase d’un cycle. Peut-être que c’était ça qu’elle aimait. L’automne parvenait à ralentir ses angoisses parce que c’est une saison marquée par les efforts ; le début d’une année scolaire, la noirceur, les jours plus courts, le froid, la chasse en octobre. Ça l’obligeait à reléguer ses creux jusqu’au coeur de l’hiver. »

Jenny Sauro

Marc Séguin, Leméac, Montréal, 2020, 280 pages