Elles sont amies, elles sont de vastes vivantes

Même si l’amitié n’abolit pas la cruauté du monde, elle agit entre Denise Desautels et Louise Dupré (notre photo) d’abord comme un baume, ainsi que comme une éclaircie quand la noirceur — un mot omniprésent dans leurs œuvres — menace de tout engloutir.
Photo: Photos Valérian Mazataud Le Devoir / Montage Le Devoir Même si l’amitié n’abolit pas la cruauté du monde, elle agit entre Denise Desautels et Louise Dupré (notre photo) d’abord comme un baume, ainsi que comme une éclaircie quand la noirceur — un mot omniprésent dans leurs œuvres — menace de tout engloutir.

Parce que l’importance de nos amitiés a rarement été aussi manifeste que depuis les derniers mois, Le Devoir raconte au cours des prochaines semaines la richesse des relations unissant des écrivains, par-delà la littérature.

Louise Dupré commence une phrase, puis s’arrête en plein milieu. « Ce qui fonde une amitié qui résiste depuis quarante ans… » dit-elle en amorçant une réponse, avant d’être saisie par un rire mêlé de joie et d’effarement, comme si elle prenait pour la première fois la mesure du temps partagé — toute une vie de rires, de larmes, de livres, de repas et de vin — avec Denise Desautels. Impossible de résister à la comparaison : le journaliste qui s’entretient ce jour-là avec les deux écrivaines est plus jeune que l’amitié qui les unit, ce qui (heureusement) les amuse beaucoup.

Denise Desautels (Le saut de l’ange, L’angle noir de la joie), 75 ans, et Louise Dupré (Plus haut que les flammes, Théo à jamais), 70 ans, sont dans la trentaine lorsqu’elles se rencontrent au sein de l’équipe de la revue La nouvelle barre du jour. Elles étaient alors encore à l’aube de leur œuvre (Denise Desautels publie son premier recueil en 1975, Louise Dupré en 1983). Elles étaient aussi, résume Denise avec au visage un sourire dans lequel l’on devine beaucoup de tendresse pour les jeunes femmes qu’elles furent, « des filles avec des problèmes de mères et des mères avec des problèmes d’enfants ». Mais il suffit d’entendre Denise appeler sa benjamine « ma belle » pour comprendre que ces jeunes femmes demeurent toujours en elles, pas loin.

Louise Dupré reprend le fil de sa pensée, interrompue par sa propre stupéfaction. « Ce qui fonde une amitié qui résiste depuis quarante ans, c’est d’avoir des projets. » Des projets d’écriture, évidemment. Les deux poètes signaient notamment en 2000 Parfois les astres (Éditions Roselin), un livre-objet à quatre mains. « C’est très gros ce que je vais dire, mais c’est un peu comme un couple. Quand un couple n’a pas de projets, il va s’éteindre de lui-même. Denise et moi, on est très imaginatives pour les projets. Si on s’écoutait, on organiserait constamment des lectures, des événements, on fonderait des revues. Tout ça reste souvent en rêves, parce que sinon, on n’aurait plus le temps d’écrire. »

Vous avez assisté à un lancement, à un salon du livre, à une table ronde au cours des dernières années ? Vous avez presque assurément croisé Denise Desautels et Louise Dupré tant elles sont plus sorteuses que la majorité de leurs cadets. Même si, comme le souligne Louise, « les écrivains sont des gens confinés par définition », les amies ne sauraient se priver d’aller à la rencontre du monde, « sinon on tourne en rond ».

Discuter avec de jeunes autrices, découvrir de nouvelles voix, sortir de la maison, « c’est notre façon de rester vivantes », explique Denise Desautels. « De grandes vivantes. De vastes vivantes. » Elles participaient toutes les deux à Ce qui existe entre nous (Éditions du passage, 2018), un projet de Sara Dignard jumelant dans une correspondance créative différentes générations d’écrivaines. « On va chercher de la nourriture chez ces jeunes générations. Une nourriture très importante pour que nous restions jeunes, que nous restions en vie. »

S’accompagner

Femmes engagées, dont les œuvres profondément empathiques sont, à divers degrés, perméables à la violence de l’Histoire, Denise Desautels et Louise Dupré auront forcément été attentives au cours des derniers mois aux soubresauts d’un monde atteint par une pandémie ayant fait souffrir davantage ceux qui souffraient déjà le plus.

« C’est comme si les douleurs avaient pris une place prépondérante dans nos vies, confie Denise Desautels. Ça entre par toutes les fenêtres. Il faut dire qu’on a multiplié notre besoin d’information et que ça rend un peu fou. Il va falloir mettre de l’ordre, calmer tout ça, pour arriver à une pensée nouvelle, parce que là, on est trop habitées par ces multiples douleurs pour pouvoir dire ce que sera le monde de demain. »

De son côté de l’écran, Louise se désole aussi. « On n’a pas eu l’impression pendant cette pandémie que les écrivains, les artistes, avaient beaucoup de place dans notre société et ça fait mal de voir qu’il y a tout un travail qui n’est pas reconnu. Il faudra qu’on lutte pour faire reconnaître ce travail. Les écrivains devront être de plus en plus sur la place publique. On ne peut pas se contenter d’écrire tranquillement chez nous. On va être obligés de se mêler des affaires politiques, qui sont aussi nos affaires. »

Elles ont toutes les deux, rappellent-elles un peu plus tard au cours de la conversation, dû se battre pour que la littérature des femmes cesse d’être prise de haut, ou tout simplement ignorée. Elles ont dû lutter afin de mettre à mal ce préjugé selon lequel il suffit d’avoir lu l’œuvre d’une seule femme pour toutes les avoir lues. Elles ont refusé, se réjouit Louise, « de se jouer les unes contre les autres ».

Elles connaissent donc depuis longtemps le sens des mots « solidarité » et « sororité ». Denise Desautels aime également employer le mot « accompagnement » pour décrire son rapport aux autres écrivaines. « Je pense qu’on a besoin les unes les autres de s’accompagner, oui. On écrit en solitaire, mais c’est nécessaire de se sentir appuyées par d’autres. La pensée des autres vient nourrir notre propre esprit. »

Trouver les mots

Même si l’amitié n’abolit pas la cruauté du monde, elle agit entre Denise Desautels et Louise Dupré d’abord comme un baume, ainsi que comme une éclaircie quand la noirceur — un mot omniprésent dans leurs œuvres — menace de tout engloutir. Louise : « Pour qu’une amitié perdure pendant tout ce temps, ça prend une écoute. Denise est une femme qui écoute beaucoup. »

« Ce qui est important, c’est l’écoute dont tu parles, mais aussi l’admiration, précise Denise. J’ai beaucoup d’admiration pour Louise. Elle a une capacité à résumer les choses, alors que moi, parfois, j’ai un côté plus échevelé. [Denise s’adresse soudainement à son amie comme si le journaliste n’était plus là.] Une fois que j’ai parlé, tu mets de l’ordre dans mes idées et je me dis : “Ah bon ! J’aurais peut-être pu le formuler comme ça”. J’aime cette façon que tu as de prendre en main un réel complexe et de tout à coup me le présenter toujours avec complexité, mais dans un ordre qui me permet davantage d’en saisir tous les rouages. »

Puis, cette conclusion en forme de souhait. « Lorsqu’on vit en couple, c’est très bon de pouvoir appuyer sa tête sur l’épaule de l’autre — on le voit en période de confinement. Je dirais que lorsque l’amitié est forte comme elle l’est entre Louise et moi, c’est semblable. C’est comme si on sentait qu’il y a toujours quelqu’un au bout du fil, au bout des mots, qui peut entendre notre douleur, notre désarroi, notre joie. Pour moi, c’est l’essentiel. Je sais que Louise est là et j’espère qu’elle est là pour y rester toujours. [Elle prononce le mot “toujours” comme on dirait “pour l’éternité”.] C’est mon rêve. »