«L’Aigle, le Dragon et la crise planétaire»: par-delà le chop suey

L’analyse de Jean-Michel Valantin, élaborée dans son livre, frappe par sa rigueur, son érudition, sa sensibilité à l’évolution des sociétés.
Photo: Hermance Triay L’analyse de Jean-Michel Valantin, élaborée dans son livre, frappe par sa rigueur, son érudition, sa sensibilité à l’évolution des sociétés.

Le président Donald Trump menaçait, le 13 mai dernier, de rompre les liens commerciaux des États-Unis avec la Chine en prétextant qu’elle n’avait pas jugulé la pandémie née sur son territoire. Malgré cette saute d’humeur, le politologue français Jean-Michel Valantin estime que les économies des deux superpuissances sont interdépendantes et qu’elles pourraient remédier ensemble au réchauffement climatique !

Pour idyllique qu’elle soit à cause d’un tel rêve, son analyse, élaborée dans L’Aigle, le Dragon et la crise planétaire, frappe par sa rigueur, son érudition, sa sensibilité à l’évolution des sociétés. L’imbrication de l’Aigle américain et du Dragon chinois s’amorce, rappelle Valantin, lorsqu’au XIXe siècle, des dizaines de milliers de Chinois participent aux États-Unis à la construction de voies ferrées. Un mets populaire le symbolise et on en discute encore l’origine sino-yankee : le chop suey !

Mais depuis la gigantesque modernisation entreprise par Deng Xiaoping, qui, quelques années après la mort de Mao Zedong, dirige la Chine de 1978 à 1992 sans en renier le totalitarisme, l’image occidentale d’un pays arriéré de plusieurs siècles ne tient plus. Valantin voit en le modernisateur « un des plus grands génies stratégiques du XXe siècle ».

Grâce, en effet, à son action, poursuivie par ses successeurs, le produit intérieur brut chinois, d’à peine 100 milliards en 1980, atteint plus de 1100 milliards en 2000 ! Dans le commerce extérieur, un fort déséquilibre se fait en faveur du Dragon : la Chine exporte plus aux États-Unis que ceux-ci n’importent d’elle.

​À lire

Hollywood et Washington, liaisons dangereuses ?, Antoine Robitaille, Le Devoir, 4 octobre 2003

Elle devient une actrice de la finance mondiale au point, lors de la crise boursière de 2008, d’aider les États-Unis, à la fois ses rivaux et ses partenaires. En achetant de l’Aigle 300 milliards supplémentaires d’obligations, elle injecte, écrit Valantin, « une somme fantastique dans le système financier américain, en son heure de plus grand péril ».

Le Dragon se sert de la richesse pour accroître son prestige par ce qu’il appelle la Nouvelle Route de la soie, qui, axée sur la coopération internationale, concurrencerait l’impérialisme américain en déclin. La première Route de la soie reliait déjà, dans l’Antiquité et au Moyen Âge, la Chine à l’Europe par l’Asie centrale et le Moyen-Orient.

Valantin croit candidement à la vision chinoise d’un échange commercial et technologique pour transcender la politique en atteignant même la Russie, l’Arctique, l’Afrique, l’Amérique latine… Même s’il admet que le duopole sino-américain est, par la pollution industrielle, le principal responsable du réchauffement de la planète, il rêve que l’internationalisme chinois, qu’il juge inédit, finisse par permettre au duopole d’œuvrer à l’« atténuation de la crise climatique ».

Mais n’est-ce pas faire passer une sagesse livresque avant l’instinct de puissance ?

Extrait de «L’Aigle, le Dragon et la crise planétaire»

À partir des années 2000, la phase de rapprochement politique et d’intrication économique lancée en 1972 est traversée par des tensions toujours plus importantes entre les deux pays. Du côté américain, ces tensions sont engendrées par la montée en puissance de la Chine qui apparaît comme un concurrent géopolitique d’autant plus dangereux qu’elle détient la majorité de la part de la dette américaine vendue sur les marchés internationaux et qu’elle est devenue indispensable à l’économie américaine, mettant ainsi l’Amérique en situation de dépendance.

L’Aigle, le Dragon et la crise planétaire

★★★ 1/2

Jean-Michel Valantin, Seuil, Paris, 2020, 368 pages