Elle était une fois dans l’Ouest

Détail d'une planche de la bande dessinée «Wild West – 1. Calamity Jane»
Photo: Dupuis Détail d'une planche de la bande dessinée «Wild West – 1. Calamity Jane»

Incroyable mais vrai : avant de terminer le premier tome de Wild West (Dupuis), consacré à Martha Cannary, alias Calamity Jane, Jacques Lamontagne n’avait jamais lu de sa vie un Blueberry(Dargaud). Pourtant, en découvrant les somptueuses illustrations de cette bande dessinée du scénariste Thierry Gloris, on aurait pu croire que le prodigieux dessinateur de Québec avait trouvé sa vocation en dévorant l’œuvre de Giraud dans sa jeunesse.

« J’ai abordé Wild West de façon innocente, ce qui était peut-être la meilleure façon, car j’aurais été complètement pétrifié si je l’avais lu avant, confie Jacques Lamontagne. Giraud était un dessinateur hors pair qui a inventé tous les codes du western. »

Ayant signé ensemble quatre albums d’Aspic, détectives de l’étrange (Quadrants), Lamontagne et Gloris avaient envie de collaborer à nouveau. Alors que le premier souhaitait un récit campé dans une petite communauté à l’époque médiévale à la manière du Retour de Martin Guerre, le second a proposé un western.

Or, si Jacques Lamontagne connaissait bien les films de John Ford et de Sergio Leone, les bédés westerns, comme vous l’aurez deviné, ne lui étaient pas familières. La série Deadwood, qui a servi de base au récit et dont il aimait le côté rugueux, s’est alors imposée. Afin d’éviter les anachronismes, il s’est également procuré une vingtaine de livres pour dessiner les accessoires, les costumes et les décors.

Durant sa conquête de l’Ouest, Jacques Lamontagne a remarqué que l’ascension de Donald Trump au pouvoir et l’apparition du mouvement #MoiAussi ont transformé l’écriture de Thierry Gloris. Puis tous deux créèrent la femme…

« Au départ, ça devait s’appeler Une femme dans l’Ouest ; ce n’était pas révélé qu’il s’agissait de Martha Cannary, qui allait devenir Calamity Jane. C’est à la suggestion de l’éditeur qu’on l’a fait. C’est aux tomes 2 et 3 qu’on devait assister à la naissance de cette légende-là. »

Quiconque s’est intéressé à Calamity Jane, qui a fait l’objet de bon nombre de films, de téléséries, de romans et de bédés, sait qu’il est presque impossible de déterminer ce qui est vrai et ce qui est faux dans les nombreux récits biographiques parvenus jusqu’à nous.

« On s’approprie le passé de Calamity Jane ; c’est notre vision des choses. On retrace les grands faits que l’on connaît d’elle et on brode à travers ça. Ce n’est donc pas un récit proprement historique. C’est la première fois que Thierry Gloris, qui a une formation d’historien, s’affranchit de cette entrave-là. »

Western féministe

De son vivant, Martha Cannary, qui fut éclaireuse pour l’armée, jouissait d’une grande popularité. Dans le premier tome de Wild West, on la découvre innocente et jeune, travaillant comme serveuse dans un bordel. Victime de viol, criblée de dettes, elle est bientôt contrainte de se prostituer. Entre alors en scène Wild Bill Hickok, dont on ignore encore aujourd’hui la véritable nature des liens qui l’unissaient à la légende de l’Ouest.

« Je pense qu’elle a elle-même créé sa propre légende. Les journalistes voulaient du matériel, alors elle a embarqué dans le jeu. On devine que Calamity Jane et tous les autres héros de l’époque devaient recevoir quelques sous pour donner du matériel à la presse. Ils devaient eux-mêmesenjoliver leurs faits d’armes. Ils s’associaient parfois à des cirques. C’était des personnages hors norme, les rock stars de l’époque. »

Encore aujourd’hui, ils séduisent les lecteurs. Ainsi, en janvier, au Festival de la bande dessinée d’Angoulême, Wild West a été l’album le plus vendu au stand Dupuis. À tel point que l’éditeur a alors demandé aux auteurs de Wild West, destiné à être un diptyque avec une possibilité de rallonge, un second diptyque.

« J’ai aussi eu un bon retour de la part des lectrices, se souvient Jacques Lamontagne. En Belgique, la femme d’un libraire m’a dit qu’elle en parlerait à toutes ses amies parce qu’il s’agissait enfin d’un personnage auquel les femmes pouvaient s’identifier et que la bédé mettait en lumière une femme qui avait été féministe avant le temps. »

Outre quelques similarités physiques, Calamity Jane et Flora Vernet partagent donc quelques traits de caractère : « Dans Aspic, Flora vient briser les codes de l’époque. Elle est allée à l’école de police et veut devenir enquêteuse, mais ça n’existait pas au XIXe siècle. Calamity Jane incarne aussi ça ; elles n’étaient pas légion, les femmes qui ont mené une vie comme la sienne. »

Dure époque

Ponctué de paysages nocturnes et hivernaux paraissant plus hostiles qu’enveloppants et de huis clos anxiogènes, Wild West n’offre certes pas une vision idyllique de la conquête de l’Ouest. « On voulait mettre le récit en images comme ça devait à peu près être à l’époque. C’est sûr qu’il faut parfois se censurer un peu… En même temps, dans la série Deadwood, on est dans la boue, les personnages ont de sales gueules. On voulait que Wild West soit comme ça. On ne voulait pas que ce soit un western à la John Ford où tout était propre avec des couleurs super clinquantes. »

De fait, Wild West évoque les westerns crépusculaires à la Sam Peckinpah et Clint Eastwood, avec quelques clins d’œil à Quentin Tarantino. Toutefois, loin de Jacques Lamontagne l’idée de se complaire dans la violence.

« Il y a des scènes qui ont été difficiles à dessiner, entre autres la scène de viol où je ne voulais pas qu’on tombe dans le voyeurisme, mais que ce qu’on montrait fasse en sorte que le lecteur soit satisfait par cette espèce de délivrance que l’on connaît avec le personnage à la toute fin. »

Alors qu’ils ont préservé l’esprit de l’époque, Gloris et Lamontagne se sont aussi permis d’établir quelques parallèles avec l’Amérique d’aujourd’hui, notamment à travers le personnage de Wild Bill, selon qui il faut posséder une arme pour être libre.

« Avec Thierry, on en a beaucoup discuté. C’est la réalité que l’on connaît encore de nos jours avec le lobby des armes aux États-Unis. Thierry me disait qu’il tentait d’expliquer pourquoi les États-Unis en étaient là aujourd’hui, avec Donald Trump. »

Affirmant que le tome 1 est « lourd et sombre », Jacques Lamontagne promet qu’on célébrera les grands espaces dans les prochains tomes et qu’on y croisera Charlie Utter, grand ami de Wild Bill, le général Custer, pour qui Calamity Jane fut guide, et, cela va de soi, des Amérindiens.  

Wild West, tome 1 Calamity Jane

Jacques Lamontagne et Thierry Gloris, Dupuis, Charleroi, 2020, 56 pages