Harpie, guérisseuse et emblème féministe

Qu’on lui prête un nez crochu, des pouvoirs maléfiques, des vertus guérisseuses ou une sexualité débridée, la sorcière exerce un pouvoir de fascination et de répulsion sur nous tous, et ce, depuis l’Antiquité.
Photo: iStock Qu’on lui prête un nez crochu, des pouvoirs maléfiques, des vertus guérisseuses ou une sexualité débridée, la sorcière exerce un pouvoir de fascination et de répulsion sur nous tous, et ce, depuis l’Antiquité.

Parce que c’est le moment ou jamais de se replonger dans la perspicacité et l’inventivité des grands écrivains qui nous ont précédés, Le Devoir ​se propose de revisiter, au cours des prochaines semaines, les grands symboles et figures littéraires qui ont contribué à la construction de notre imaginaire collectif.

Le soir d’Halloween, à travers les fantômes, citrouilles et monstres répugnants, seglissent immanquablement des centaines de chapeaux pointus et de longues robes noires, d’effigies à la peau verdâtre de la Méchante Sorcière de l’Ouest, de gamins affublés de cicatrices et de lunettes rondes, portant grimoires et balais magiques.

Des grandes magiciennes qui peuplent la mythologie grecque aux femmes mystérieuses qui, comme la Corriveau, ont marqué notre folklore populaire, en passant par les harpies de Shakespeare ou celles des frères Grimm, la figure de la sorcière a traversé les époques et les cultures sans jamais disparaître, se taillant une place de choix dans notre imaginaire collectif dès la plus tendre enfance.

Qu’on lui prête un nez crochu, des pouvoirs maléfiques, des vertus guérisseuses ou une sexualité débridée, elle exerce un pouvoir de fascination et de répulsion sur nous tous, et ce, depuis l’Antiquité.

« On retrouve les premiers fragments de la sorcière dans la mythologie grecque, notamment avec les personnages de Médée et de Circé », explique Maryse Sullivan, enseignante à l’Université d’Ottawa, dont le doctorat portait sur la figure de la sorcière en littérature.

« On y évoque l’idée de femmes empoisonneuses qui pratiquent une magie noire motivée par la vengeance et la fureur. On trouve aussi dans plusieurs mythes la figure de l’Oracle, pour laquelle les Athéniens réalisaient un pèlerinage afin de connaître leur fortune. »

Au bûcher !

L’Inquisition et la chasse aux sorcières, amorcées à la fin du Moyen Âge sur le territoire européen, sont l’étincelle qui avive la fascination pour le personnage.

Si la condamnation des pratiques de sorcellerie se rencontre à toutes les époques et dans toutes les civilisations, celle qui se déroule pendant une bonne partie de la Renaissance a la particularité de mettre en lumière le mythe du sabbat, selon lequel les sorcières comploteraient pour anéantir la chrétienté en faisant un pacte avec le diable.

Alors que les bûchers flambent en France au XVIe et au XVIIe siècles, les sorcières envahissent la littérature, la danse et le théâtre. Elles deviennent, aux côtés d’autres êtres surnaturels et diaboliques que sont le vampire et le revenant, l’une des figures cultes de la littérature gothique anglaise.

L’historien Jules Michelet est le premier à s’éloigner de cette vision dichotomique de la magicienne avec son roman La sorcière, paru en 1862. Sous sa plume, cette dernière devient une femme « rebelle par sa soif de liberté et romantique par sa destinée tragique », écrit Céline Du Chéné, dont le livre Les sorcières. La première histoire culturelle et visuelle des sorcièresvient tout juste de paraître au Québec chez Michel Lafon. « Il y retrace sur plusieurs siècles le destin imaginaire d’une sorcière, symbole de la misère et de la souffrance du peuple asservi. »

Une voix marginale

L’influence de la vision de Michelet ne sera toutefois pas immédiate. Après le romantisme, l’intérêt pour la sorcière s’atténue pendant près d’un demi-siècle. « Un regain important a lieu dans les années 1950, notamment d’un point de vue historique, indique Maryse Sullivan. Les gens ne croient plus à la sorcellerie et souhaitent comprendre les révolutions mentales, l’impact des superstitions et le rôle que jouait la sorcière en société. Ils se sont demandé qui étaient ces hommes et ces femmes qu’on condamnait au bûcher. »

En parallèle, le dramaturge Arthur Miller obtient un succès planétaire avec sa pièce The Crucible, créée à New York en janvier 1953. « Miller s’appuie sur les archives des procès de sorcellerie à Salem pour tisser des liens avec des enjeux contemporains, notamment la “chasse aux rouges” et le maccarthysme. »

Dès lors, la sorcière devient un moyen pour les minorités et les laissés-pour-compte d’interroger les injustices. Dans les années 1960 et 1970, des féministes à travers le monde se réapproprient la figure et en font un emblème : celui d’une femme forte, indépendante, en contrôle de son corps, de sa reproduction et de son intimité.

« Elle devient en quelque sorte le porte-voix des luttes pour les droits des femmes qui font rage à l’époque, notamment en ce qui concerne l’avortement et la contraception. Elle se libèreégalement du joug de la religion », indique l’écrivaine Audrée Wilhelmy, dont les romans et la lignée de femmes sorcières qui y prennent vie s’inscrivent dans cet héritage.

« Elle défie les normes patriarcales, culturelles et religieuses pour tracer son propre chemin, en harmonie avec elle-même, avec les autres et avec la nature. »

Dans les romans féministes que sont Les enfants du sabbat d’Anne Hébert et Instrument des ténèbres de Nancy Huston, la sorcière assume son célibat, ses rites païens, sa relation presque fusionnelle avec la nature.

La figure se réinvente également dans la littérature postcoloniale, afin d’abolir les clichés, notamment ceux liés au vaudou, et de démystifier les aspects plus effrayants ou mystérieux associés à la sorcellerie. L’un des romans phares de ce mouvement, Moi, je ne suis pas sorcière de la Guadeloupéenne Maryse Condé (1986), raconte l’histoire de la première esclave à avoir été accusée de sorcellerie aux États-Unis.

« Condé assoie la légitimité de plusieurs traditions antillaises et souligne toutes les oppositions et les contradictions qui existent autour de la figure de la sorcière, par exemple le fait que les gens n’hésitaient pas à leur demander conseils et remèdes pour ensuite se retourner contre elles et les accuser de sorcellerie », poursuit Mme Sullivan.

Aujourd’hui, alors que l’environnement est plus menacé que jamais, que la quatrième vague féministe interroge les ravages du patriarcat sur la santé et la sécurité des femmes et que des figures de pouvoir font référence à la chasse aux sorcières à tous les vents à des fins politiques, la figure de la sorcière bénéficie plus que jamais du défrichage entamé par ces pionnières dans les années 1970 et devient, pour plusieurs artistes et militantes, un moyen d’embrasser la marginalité, de reconnecter avec la nature et de narrer leur propre vision de l’histoire.