«La couronne du diable»: Coronavirus — acte I

L'écrivain Alexandre Najjar
Photo: Milad Ayoub L'écrivain Alexandre Najjar

Alexandre Najjar aime bien créer à la frontière des genres, quelque part entre la littérature et le journalisme par exemple. En pleine pandémie de COVID-19, confiné à Beyrouth, il a écrit dans l’urgence La couronne du diable, un roman sur le coronavirus, très inspiré de situations réelles. C’est un livre qu’il a lancé en ligne, chez Plon, mais aussi dans ses traductions arabe et espagnole, comme pour témoigner encore plus de la réalité quotidienne en temps de confinement.

Le livre débute là où l’histoire commence, dans un commissariat de Wuhan, en Chine, où est interrogé Li Wenliang, ce premier médecin chinois à avoir lancé l’alerte au sujet du virus. On le sait, cet ophtalmologue n’a pas été écouté par les autorités chinoises, qui ont du coup perdu trois précieuses semaines pour endiguer la pandémie. Lui-même est décédé de la COVID-19.

Puis, Alexandre Najjar nous fait voyager au Japon, sur le bateau de croisière Diamond Princess, puis en France, en Italie, en Espagne, en Iran, au Liban et aux États-Unis, où un journaliste du Washington Post est viré pour avoir tenté de publier des théories du complot.

« J’ai toujours été frappé par cette idée du témoignage, “l’obstination du témoignage” dont parlait Camus », dit Alexandre Najjar, en entrevue depuis son domicile de Beyrouth.

« On ne peut pas être étranger à ce qui nous entoure. On a une certaine responsabilité, ajoute-t-il. Au sujet de tout ce que je voyais en ces temps de pandémie, je me suis dit: “On ne peut pas ne pas parler de ça”, tout en sachant que les choses allaient évoluer. J’ai pensé que c’était important d’écrire le premier acte de cette pandémie. Pour qu’on sache comment ça a commencé et comment ça s’est passé. »

Au fil des chapitres, qui sautent d’un pays à un autre, on sent la pandémie qui affole les gens, cloîtrant les uns et les autres, tuant aveuglément, sur fond, selon le pays visé, de catastrophe sanitaire et de manque d’équipement, de camouflage de décès ou de cafouillage dans les résultats sérologiques. « J’ai voulu commencer par la Chine parce que ça m’a beaucoup frappé, cette histoire du pauvre médecin qui croyait bien faire en signalant que quelque chose d’anormal s’était produit. Il a été séquestré, et cela a fait perdre au moins trois semaines à la planète », dit-il.

En guise de prologue à son roman, Alexandre Najjar propose une lettre écrite par lui-même à un ami, qui est aussi vraisemblablement son éditeur. Il lui explique ainsi pourquoi il a choisi d’écrire ce livre à chaud, alors que le virus poursuit sa course folle autour du monde.

« Certains sceptiques prétendront qu’il est encore trop tôt pour que la fiction s’empare de cette crise qui nous paralyse, qu’il nous manque la distance, la capacité de transformation du réel en matière romanesque ; d’autres soutiendront que la majorité des livres sur le coronavirus iront au pilon parce que les gens en auront assez d’en entendre parler. Je réfute ces objections : je crois à “l’obstination du témoignage” chère à Albert Camus et considère qu’il nous faudra des centaines de livres et de films, comme au lendemain des guerres mondiales, pour raconter aux générations futures ce qu’on a du mal à nous expliquer aujourd’hui », écrit-il.

De fait, les histoires que l’on croise dans son roman sont proches de la réalité. Au Liban, en particulier, son pays natal, Alexandre Najjar raconte l’histoire de ce jésuite qui doit interrompre la messe parce que ses ouailles refusent de recevoir l’hostie dans les mains et exigent de la recevoir dans la bouche, alors que cela favorise la propagation du virus.

En Espagne, Alexandre Najjar s’est inspiré de son propre éditeur, médecin par ailleurs, qui finit par fabriquer des masques avec le papier de sa maison d’édition.

En Iran, il s’est appuyé sur le témoignage d’amis, qui lui ont raconté que les autorités iraniennes harcelaient les médecins légistes pour qu’ils maquillent les chiffres quant aux décès liés à la COVID-19.

En France, il raconte l’histoire d’une femme dont la mère reçoit un test positif de coronavirus, pour se rendre compte ensuite qu’il est erroné. « Très souvent, je dénonce le laxisme des autorités ou le manque de prévision », dit Alexandre Najjar en entrevue.

Quant à la publication numérique, elle ne pouvait être plus dans le ton, en cette période de confinement. « La version numérique me semble la seule issue pour sortir les mots de l’étau du confinement », écrit-il.

« Même si les données évoluent entre-temps — vers le meilleur, comme nous l’espérons —, l’essentiel sera sauf : avoir donné la parole aux témoins, avoir mis en scène l’acte premier de la tragédie. »

À voir en vidéo

La couronne du diable

Alexandre Najjar, Plon, 2020, 111 pages