L’amitié, cette fascination pour l’intelligence de l’autre

C’est en 2009 que Daniel Grenier et William S. Messier (sur la photo) font connaissance à la faveur d’une ferveur commune pour la littérature américaine.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir C’est en 2009 que Daniel Grenier et William S. Messier (sur la photo) font connaissance à la faveur d’une ferveur commune pour la littérature américaine.

Parce que l’importance de nos amitiés a rarement été aussi manifeste qu’au cours des dernières semaines, Le Devoir raconte au cours des prochaines semaines la richesse des relations unissant des écrivains, par-delà la littérature.

L’amitié, lorsque l’on est enfant, ne tient souvent d’abord qu’à des raisons strictement géographiques. Ce garçon est mon voisin, il sera mon meilleur ami. De son côté de l’écran, depuis son domicile de Québec, Daniel Grenier souligne un étrange paradoxe : la plupart de ceux qu’il considère encore comme ses véritables amis sont de vieux potes du secondaire, avec qui il ne communique essentiellement que par les réseaux sociaux, et avec qui il a désormais peu en commun, outre un passé. « C’est comme ça à l’adolescence : nos amis sont des gens avec qui on a plus ou moins d’affinités, mais ils vont rester là, dans notre esprit, pour la vie entière. À l’âge adulte, c’est l’inverse : on rencontre plein de gens, à l’université ou au travail, avec qui on a plein de choses en commun, mais on ne va pas vraiment les considérer comme des amis réels. »

Seule exception à ce constat : William S. Messier. « Quand je pense à William, je pense à mon premier, et peut-être à mon seul nouvel ami de l’âge adulte. C’est un de mes rares amis à qui je vais me confier, avec qui je vais parler au téléphone longtemps. T’es même un peu gossant avec le téléphone ! » lance Grenier sur le ton typique que l’on emploie pour étriver quelqu’un qui ne pourrait douter de notre affection. « C’est vrai que j’achale mes amis avec le téléphone », concède Messier depuis sa maison du Vieux-Nord, à Sherbrooke.

C’est en 2009 que Daniel Grenier (L’année la plus longue, Le Quartanier, Les constellées, Marchand de feuilles) et William S. Messier (Dixie, Marchand de feuilles, Le basketball et ses fondamentaux, Le Quartanier) font connaissance à la faveur d’une ferveur commune pour la littérature américaine, mais aussi d’un contrat de recherche sur lequel ils planchent pour leur professeur Jean-François Chassay.

Daniel raconte une de ses premières visites chez William ; c’était à l’époque où ils vivaient encore tous les deux à Montréal. William vient tout juste à ce moment de publier son premier recueil de nouvelles, Townships (Marchand de feuilles), alors que Daniel est toujours prisonnier des « limbes de la non-publication ».

« Je me souviens, je suis chez lui, on travaille sur le contrat pour Jean-François Chassay et à un moment donné, William reçoit un appel du cégep de Granby [Daniel dit “cégep de Granby” comme il dirait “La Sorbonne”], où il est censé aller donner une conférence aux étudiants. Moi, je l’écoute et je suis un peu jaloux, mais ce qui est clair, c’est que dans deux minutes, dès qu’il raccroche, on ne parlera plus du contrat : on va parler de nos projets. »

#bromanciers

Il existe de ces créateurs qui ne soumettent leurs projets en chantier à leurs amis qu’afin d’être validés dans l’illusion qu’ils se font de leur génie. « J’ai des amis qui vont me présenter leurs idées et je vais faire le faux pas de proposer des choses — “Il pourrait arriver ça, ça, ça” — et tout de suite, je sens un blocage », observe William.

« On n’a pas ça entre nous, Dan pis moi. Daniel a la générosité de me challenger. Mettons que je lui fais un pitch — “Heille, j’ai eu un flash pour un roman, c’est ça qui se passe”, il prend le temps d’écouter et même des fois d’aller jusqu’à me shooter des idées. Cette réponse-là, ça demande une symbiose particulière. C’est ce qui fait que d’un point de vue littéraire, notre amitié est très enrichissante. » Le duo signait d’ailleurs en 2017 la traduction du brillant essai sur le baseball d’Andrew Forbes, De l’utilité de l’ennui : textes de balle (Éditions de Ta mère).

« William et moi, on teste notre matériel l’un sur l’autre », résume Daniel Grenier, dont l’ami William devient aussi, parfois, son garde-fou. « En tant qu’écrivain, on a parfois tendance à faire des généralités. On prend une expérience précise qu’on a vécue et on la transforme en espèce de vérité universelle. Dès que je prononce une phrase qui commence par “Dans la vie, blablabla…”, William est là pour me ramener : “Dan, c’est pas parce que t’as vécu quelque chose, toi, que tout le monde l’a vécu de la même façon”. »

Comme plusieurs relations reposant sur des intérêts culturels communs, les conversations entre William S. Messier et Daniel Grenier virent parfois à la confrontation (douce) sur des sujets très précis (l’album Carrie Lowell du chanteur américain Sufjan Stevens, les rythmes en 5/4), ainsi que sur une série de running gags. Les deux écrivains se plaisent sur les réseaux sociaux à affubler leur tandem du mot-clic #bromanciers, une contraction volontairement ironique de « romancier » et « bromance », ce mot-valise (très nono) désignant une amitié masculine particulièrement intime.

« On réussit à s’obstiner longtemps, parce que… parce que c’est le fun — c’est pour moi la marque des bonnes amitiés —, mais aussi parce que l’intelligence de Daniel me fascine. Le lendemain de ces conversations-là, je ne suis pas en train de me demander : “Voyons, comment j’aurais pu lui montrer que j’avais raison”, mais plus : “Voyons, comment ça se fait que je me suis enflammé comme ça ?” »

L’amitié après la paternité

Le déménagement de Daniel Grenier à Québec, puis celui de William S. Messier à Sherbrooke avaient tout pour fragiliser leur complicité, tout comme la paternité qui, s’il faut se fier au cliché, renvoie parfois l’amitié à l’arrière-plan d’une vie. S’ils regrettent (un peu) l’époque où ils pouvaient aller boire une bière au bar en tête en tête bromantique, les deux auteurs se réjouissent que leurs blondes et leurs enfants soient maintenant partie prenante de leur amitié.

« Je pense que je vais me souvenir de ce moment-là pas mal toute ma vie : le jour de son déménagement, Daniel m’avait demandé de conduire le U-Haul de Montréal à Québec. [William s’adresse directement à Daniel.] T’étais dans le camion avec moi, tout ton stock était dans la boîte en arrière et sur la 20, je t’ai demandé : “As-tu ton passeport ? On pourrait crisser notre camp”. »

Les deux amis échangent un rire entendu : ils n’auraient jamais, sous aucun prétexte, abandonné leurs proches, mais, en bons romanciers, trouvaient à cet instant précis une joie à se projeter dans cette fiction : deux amis écrivains, en cavale à travers l’Amérique. « Évidemment, on a parlé de mille affaires pendant ce trajet-là. »