Haute mer (4/4)

Photo: Andy Morrison/The Blade via AP

Mes parents me facetiment

Père : T’es rendu à combien, là ?

Moi : Combien ?

Père : Dans le journal, la mer, trois ou quatre ?

Moi : Ah, je suis rendu à quatre.

Mère : Vas-tu écrire un poème joyeux, là ?

***

Quand on m’enlève un cathéter

Ce n’est pas la fin d’un traitement

C’est toujours le début d’une jambette

D’un danger potentiel

Des clés qu’on laisse

toute la nuit dans la serrure

On ne s’en rend pas compte

et on tombe malade

Les gens courageux sur Facebook

qui souhaitent le déconfinement tout de suite

n’ont jamais vraiment été malades

On ne peut pas faire d’argent

si on est mort

mais on peut écrire des poèmes

À la télé

Les gens répètent toujours la même chose

S’ils parlaient autant de poésie que de virus

Je serais riche

Je veux mourir

avec les cheveux teints en rouge

Je veux une limousine

Je veux mettre le feu à une limousine

Ne plus avoir peur

de croiser quelqu’un sur le trottoir

Aller dans un restaurant

et manger sans m’imaginer dans un cercueil

Je n’ai pas encore acheté

mon masque lavable à la machine

il y a trop de choix

trop de couleurs

trop de variétés

J’en veux un en métal

avec des petites fleurs dessus

un masque

que je peux désinfecter au lance-flammes

Ma copine me demande

de faire les boulettes de steak haché

Elle me dit qu’elle n’en fait pas

des belles comme moi :

C’est toi le king des boulettes

On se déconfine comme on peut

BAnQ m’appelle

Me réveille de ma sieste

Me propose de lire des poèmes sur Zoom

Je demande un million

BAnQ rit fort

Je ne niaise pas

J’ai envie de boire un milk-shake

Ça fait tellement longtemps

Les gens qui parlent le plus fort

n’ont jamais lavé le corps d’un inconnu

L’infirmière me dit :

Retiens ta respiration

Elle tire la tubulure

hors de mon biceps

comme un clown dans un show de cirque

Je suis le clown et le clown

Et la fille

Et l’autre gars

Celui dans l’estrade

Celui qui lave le plancher

En 2020

nous sommes des ninjas

En 2021

nous serons des fous

Tu vois bien

Je ne suis pas capable

de faire plaisir à ma mère

Je ne suis pas capable

d’écrire un poème joyeux

Je peux essayer

Regarde :

Tu me fais une jambette dans l’eau

On ne se mariera jamais finalement

Tu vois bien

Ça ne marche pas

Quand on m’enlève un cathéter

Ce n’est pas la fin d’un traitement

C’est toujours le début d’une jambette

et j’ai appris à tomber d’une belle façon

Je fais des jaloux

J’ai appris ça

au fil des années

Tomber une face après l’autre

Un cirque en sang à la fois

Je suis jeune

J’ai peut-être dix ans

Je suis dans le driveway

Mon oncle me soulève

m’aide à entrer dans une poubelle propre

remplie d’eau glacée

J’ai le genou plein de pus

Il veut nettoyer ma plaie

J’ai trente et un ans

Je regarde ma blonde

planter des fleurs sous la pluie

MétéoMédia

prévoit la première vague

de parulines cette nuit

et je ne pourrai pas les voir

Je me couche trop tôt

ces temps-ci

C’est con.