«Le suspect»: des vacances ratées

L’autrice Fiona Barton sait accumuler les petits détails et les traits de caractère particuliers donnant au récit son aspect profondément humain: les gens qu’elle met en scène «sonnent» vrai.
Photo: Justyn Willsmore L’autrice Fiona Barton sait accumuler les petits détails et les traits de caractère particuliers donnant au récit son aspect profondément humain: les gens qu’elle met en scène «sonnent» vrai.

Même si cela paraît moins évident par les temps qui courent (… si peu), on retrouvera sans doute un jour le plaisir de s’évader au loin et de fréquenter les plages mythiques du bout du monde. Ici toutefois, bien avant la pandémie du coronavirus que l’on sait, les vacances de deux jeunes Anglaises en Asie sont écourtées par une tragédie.

Pour faire la lumière là-dessus — comme dans La veuve et La coupure, les deux précédents livres de Fiona Barton —, l’enquête est double. Il y a d’abord celle de Kate Waters du Daily Post puis celle des policiers, l’inspecteur Bob Sparkes en tête ; le tout sans que l’on sache vraiment qui avancera le plus vite et dans quelle direction.

Du grand n’importe quoi

La journaliste chevronnée est, disons-le, ravie, de se voir offrir un sujet en or au beau milieu des vacances d’été alors qu’il ne se passe rien et que les lecteurs en ont assez des reportages sur l’entretien des piscines ou des plates-bandes. Le hic, toutefois, c’est que le sujet en or est plutôt lourd puisqu’il s’agit en fait de la mort de deux jeunes femmes dans un incendie en Thaïlande…

Comme à l’habitude, Kate jouit d’un coup d’avance sur son ami Sparkes lorsque son journal l’envoie enquêter à Bangkok ; elle y découvrira à sa grande surprise que son fils « en sabbatique », Jake, est recherché comme témoin dans l’affaire et elle se voit alors forcée d’abandonner l’enquête et de revenir en Angleterre. Quant au policier, il prendra à son tour le chemin de la Thaïlande lorsque l’autopsie des jeunes filles révélera qu’elles ont été assassinées avant que l’incendie ne se déclare.

Évidemment, la première enquête a été bâclée beaucoup trop rapidement et Sparkes comme Kate découvrent faire face à du grand n’importe quoi. Malgré le recul, malgré la disparition des indices, ils parviennent toutefois à faire avancer les choses et à tracer un portrait à peu près complet des événements ayant mené à la mort des deux femmes. Et lorsqu’on retrouve le fils de Kate, emprisonné à Bangkok depuis longtemps, l’affaire trouve sa véritable conclusion en Angleterre dans un dénouement inattendu qui laissera quelques pierres mal retournées… qui pourraient, sait-on jamais, donner lieu à une suite.

Tout cela nous est presque raconté sur le ton du reportage alors que le drame vécu par les parents des deux jeunes filles donne à l’histoire une tonalité tout aussi tragique qu’authentique. Barton sait accumuler les petits détails et les traits de caractère particuliers donnant au récit son aspect profondément humain : les gens qu’elle met en scène « sonnent » vrai. Cela touche autant les acteurs immédiats de l’histoire que les personnages secondaires comme les enquêteurs d’ailleurs puisqu’ils vivent eux aussi des drames ordinaires qui ne s’arrêtent pas parce qu’une enquête se déroule…

Cette approche méticuleuse décrite, une petite touche, un petit détail vrai à la fois, est fort bien rendue par la traductrice. L’univers de Fiona Barton est calqué sur la vraie vie dans ses moindres détails, et cela implique aussi qu’elle sache en souligner les failles comme les faux-semblants… ce qui n’est pas donné à tout le monde.

Extrait du « Suspect »

Sparkes détestait ces moments. Certains policiers en raffolaient. Il appelait ça le complexe Hercule Poirot. Ce moment où, dans son esprit, l’enquêteur convoquait tous les protagonistes dans la bibliothèque et leur livrait les réponses. Il mesurait le poids que ses paroles auraient sur ces quatre individus et il hésita. Rien de ce qui serait dit ne pourrait être retiré ensuite. Il tenait à choisir ses mots avec soin mais, à trop y réfléchir, il bafouilla.

 

— Merci, heu… Je sais que vous êtes impatients de savoir alors j’irai droit au but. Nous avons reçu les conclusions préliminaires des autopsies. Le rapport est incomplet, bien sûr, mais le légiste a relevé, heu, des indices qui indiquent qu’aucune des deux filles n’était en vie au moment de l’incendie. Les visages levés vers lui semblaient complètement perdus par ce flot de paroles brumeux. Pourquoi ne s’était-il pas montré plus concis ?

 

— Désolé, ce que je veux dire c’est que, selon toute vraisemblance, elles étaient toutes les deux mortes quand le feu a pris. Un éclair de compréhension illumina une fraction de seconde les visages qui se décomposèrent ensuite.

 

— Elles ont été assassinées, c’est ça ?

Le suspect

★★★ 1/2

Fiona Barton, traduit de l’anglais par Séverine Quelet, Fleuve « Noir », Paris, 2020, 488 pages