Le Prix des collégiens à «Shuni» de Naomi Fontaine

Naomi Fontaine a accueilli cette nouvelle avec émotion : «Ça me touche parce que ça me montre vers où on s’en va, vers toute cette ouverture-là, vers toute cette amitié-là qui est possible entre nous et vous.»
Photo: Marie-France Coallier Archives Le Devoir Naomi Fontaine a accueilli cette nouvelle avec émotion : «Ça me touche parce que ça me montre vers où on s’en va, vers toute cette ouverture-là, vers toute cette amitié-là qui est possible entre nous et vous.»

Distanciation sociale oblige, le nom du gagnant du 17e Prix littéraire des collégiens a été annoncé par le biais d’une vidéo animée par Catherine Perrin sur la page Facebook de l’organisation. Après Ce qu’on respire sur Tatouine, de Jean-Christophe Réhel (Del Busso) l’an dernier, c’est au tour de Shuni, de Naomi Fontaine (Mémoire d’encrier), de remporter la mise.

« Je vous remercie du fond du cœur pour ce prix que vous me décernez aujourd’hui. Ça me touche parce que ça me montre vers où on s’en va, vers toute cette ouverture-là, vers cette amitié-là qui est possible entre nous et vous », a-t-elle dit, visiblement émue, dans la vidéo.

Jointe chez elle peu après l’annonce, Naomi Fontaine s’est dite aussi très fière d’avoir remporté le premier prix de sa carrière. « Je le vois comme une espèce de confirmation : mes livres ont leur place, ma voix a sa place. En plus, Shuni est aimé des jeunes, qui sont quand même assez exigeants. C’est le début de quelque chose de beau qui me donne confiance en ma plume et en mes sujets. »

Rappelons que l’émouvant roman épistolaire de l’autrice innue concourait avec Les offrandes, de Louis Carmain (VLB éditeur), Ouvrir son cœur, d’Alexie Morin (Le Quartanier), L’évasion d’Arthur ou la commune d’Hochelaga, de Simon Leduc (Le Quartanier), et Suzanne Travolta, d’Élisabeth Benoît (P.O.L.).

« C’est une bonne chose que Naomi Fontaine, dont j’avais lu Manikanetish, ait gagné parce que l’une de ses grandes forces, c’est qu’elle touche tout le monde et qu’on se reconnaît dans Shuni. C’est le livre qui ressortait le plus dans ma classe. Le sujet est universel, mais ce qui m’a frappé le plus, c’est le style, qui est beau et simple à la fois », révèle Danick Landry, du cégep Beauce-Appalaches, l’un des 754 élèves du jury.

« Je me suis inscrite au Prix des collégiens quand j’ai su que Shuni était dans les finalistes, confie Sophie Poirier, élève du collège Jean-de-Brébeuf. Shuni a fait l’unanimité dans notre groupe. Ce qu’on aimait beaucoup, c’était cette idée de main tendue vers l’autre. On nous y présente les Premières Nations sous un angle qui n’est pas celui des médias ou des livres d’histoire. C’était rafraîchissant d’avoir ce point de vue de l’intérieur. »

Une édition historique

Naomi Fontaine, à qui l’on doit aussi Kuessipan (Mémoire d’encrier), magnifiquement adapté au cinéma par Myriam Verreault, devient la première femme depuis 2012 et le premier écrivain issu des Premières Nations depuis sa création en 2004 à remporter le Prix littéraire des collégiens.

« La dernière femme qui avait remporté ce prix, c’était Jocelyne Saucier pour Il pleuvait des oiseaux (XYZ), qui avait aussi eu le prix pour les 10 ans du Prix littéraire des collégiens, se souvient Bruno Lemieux, enseignant en français au cégep de Sherbrooke. Ce qui avait beaucoup touché les jeunes, c’était cette réflexion sur la façon de considérer les personnes plus fragiles et de vivre en harmonie avec la nature. Je crois que ce que les jeunes ont retrouvé dans Shuni, c’est l’affirmation très douce de la légitimité qu’il y a à vivre en dehors d’un modèle dominant. »

« La littérature innue est une littérature assez jeune au Québec, explique Naomi Fontaine. Ce prix est une poussée pour ceux qui vont écrire d’autres romans. Au début, on nous lisait peut-être par obligation ou par nécessité. Maintenant, on va peut-être nous lire parce que nous sommes bons, que nous gagnons des prix et que nous nous démarquons par nos thèmes et notre manière d’écrire. »

Après avoir craint pour la survie du prix en raison de la grogne suscitée par la commandite d’Amazon l’an dernier, les organisateurs de l’événement ont dû revoir son fonctionnement afin que la pandémie n’ait raison de lui. Ainsi, à la discrétion de chaque collège, les débats entre élèves ont eu lieu lors de rencontres virtuelles ou de forums de discussion.

« À l’origine même de son mandat, le cœur du prix, c’est de dire que la littérature rassemble, que ce n’est pas une action solitaire, qu’elle est bien solidaire et qu’on peut partager nos lectures. C’était fascinant d’observer comment on avait pu faire contre mauvaise fortune, bon cœur ; les gens qui sont parfois timides en classe sont devenus des leaders à l’écrit. On a trouvé des pépites dans ce qui nous semblait au départ une forme de désert mortifiant. Ça a été une très belle édition », croit Bruno Lemieux.

« Je suis tellement content que le prix a été maintenu malgré la crise. C’est une chose nécessaire. J’imagine — j’espère ! — que le prix a pu se transformer en une mini-bouffée d’air frais pour les jeunes. Je salue d’ailleurs la famille Bourgie ainsi que les organisateurs du prix pour son bon maintien. Au final, je suis persuadé que cette décision aura été significative dans le parcours collégial de plusieurs étudiants », pense Jean-Christophe Réhel.

À défaut de la grande délibération qui se tient habituellement au Salon du livre de Québec en avril, où les représentants des collèges se livrent à des joutes parfois musclées, le prix a été attribué au suffrage universel. Si l’expérience a été concluante, les organisateurs souhaitent toutefois revenir à la formule originale.

« On privilégie les rencontres en chair, en os et en émotion. Cette année, le virtuel a été une voie parallèle qui nous a permis de maintenir l’activité et de trouver un espace de consolation qui nous faisait oublier que le monde était sens dessus dessous. On espère bien revenir à cette finale qui est pour les jeunes une expérience de vie très grande », conclut Bruno Lemieux. 

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