Littérature jeunesse: déconfinement en six temps

Détail d’une illustration tirée du livre «Mauvaise herbe», de Thibaut Rassat
Photo: La Pastèque Détail d’une illustration tirée du livre «Mauvaise herbe», de Thibaut Rassat

Le monde a cessé de tourner pendant quelque deux mois, mais les livres jeunesse accumulés en début d’année ne sont pas disparus du bureau pour autant. Immobiles et silencieuses, plusieurs histoires attendaient patiemment d’être racontées. Voici donc six incontournables à découvrir, pigés parmi ces lectures de confinement.



La course à l’espace

★★★★
Clive Gifford et Paul Daviz, traduit de l’anglais par Éric Fontaine, La Pastèque, Montréal, 2020, 88 pages

Bien au-dessus de la Terre et de ses problèmes, le ciel a, depuis des millénaires, intrigué les humains qui le scrutent, l’envient, l’espèrent. Dans un documentaire rigoureux, Clive Gifford et Paul Daviz racontent La course à l’espace. De Spoutnik à l’alunissage et au-delà… Depuis la rivalité entre les superpuissances qu’ont été l’Union soviétique et les États-Unis jusqu’à la Station spatiale internationale, symbole du partage de l’espace, en passant par les Laïka, Ham et quelques mouches du vinaigre envoyés là-haut, l’histoire de cette conquête du ciel fourmille de mille et un détails. Dans un graphisme qui rappelle le format journalistique, les informations sont présentées sous forme de textes relativement courts, d’encadrés, de citations marquantes dévoilant les pensées de quelques grands. Le style pop des illustrations de Daviz, son trait précis et texturé, appuie tout naturellement le sujet de Gifford.



Une musique pour Madame Lune

★★★★½
Philip C. Stead et Erin E. Stead, traduit de l’anglais par Christiane Duchesne, D’eux, Sherbrooke, 2020, 32 pages

Philip C. Stead et Erin E. Stead signent un album dans lequel la lune dévoile sa face cachée. Avec Une musique pour Madame Lune, le duo explore le quotidien solitaire d’une fillette rêveuse et joueuse de violoncelle. Alors qu’elle se réfugie dans sa maisonnette, la fumée de l’âtre envahit la pièce. Après avoir éteint, elle sort et aperçoit la lune coincée sur la cheminée. S’amorce alors une conversation entre Madame Lune et Harri démystifiant avec poésie la sensibilité de celle que tout le monde regarde avec envie. Traduit par Christiane Duchesne, le texte joue avec un symbole aussi vieux que le satellite lui-même, tout en sachant renouveler l’approche. L’importance d’être soi-même sous-tend de façon concrète l’histoire. Les illustrations d’Erin E. Stead, des estampes aux couleurs pastel sur lesquelles on trouve ses crayonnés, transportent le lecteur dans un monde parallèle, suspendu entre ciel et terre, comme en apesanteur. Sublime.



Va chercher le pain

★★★★½
Jean-Baptiste Drouot, 400 coups, Montréal, 2020, 48 pages

La lecture a été une activité populaire pendant la crise, mais la fabrication de pain maison a sans doute aussi fracassé des records, du moins si l’on se fie au déferlement de photos de fournées aperçues sur les réseaux sociaux. Jean-Baptiste Drouot ne pouvait ainsi mieux tomber en signant Va chercher le pain (400 coups). L’auteur nous plonge dans l’univers de Graham, petit renard, qui est sommé par sa maman d’exécuter l’ordre. Mais dans sa course, l’enfant se frappe le nez à la porte de la boulangerie fermée. S’amorce alors une épopée digne des grands romans d’aventure, faite de rencontres, de découvertes, de dangers. Alternant entre quelques dialogues et une narration tout en souplesse, Va chercher le pain est une ode à l’imagination et à la découverte de soi. Si le texte brille par sa simplicité, les illustrations épousent avec tout autant de doigté cette candeur. Une ligne fine, délicate et sans artifice laisse voir des personnages expressifs et attachants. L’émotion est palpable grâce à cette relation de complicité entre un texte épuré et une illustration expressive.



La cavale

★★★★★
Ulf Stark et Kitty Crowther, traduit du suédois par Alain Gnaedig, École des loisirs, Paris, 2019, 146 pages

Paru l’automne dernier, mais perdu quelque part dans la surabondance, La cavale du suédois Ulf Stark est de ces romans qui arrivent comme une douceur dans la tourmente. Écrit avec une simplicité toute naturelle, un ton léger et assumé et porté par une sensibilité désarmante, ce roman vaut plus que le détour. C’est l’histoire de Gottfrid, petit garçon, qui décide de sortir son grand-père un peu grognon de l’hôpital pour une ultime promenade à la maison de la falaise. Là où la confiture d’airelles, le large et les souvenirs, notamment ceux de grand-mère, sont porteurs d’espérance. La profondeur des personnages, définis, entiers, assure une relation des plus tendres entre un grand-père au bout de sa route et son petit-fils. Ce texte, d’une rare beauté, s’accompagne des illustrations de Kitty Crowther dont le trait naïf, fait au crayon de bois, épouse la candeur de la narration tenue par Gottfrid, mais aussi la profondeur qui unit les deux personnages. À faire pleurer.



Mauvaise herbe

★★★★½
Thibaut Rassat, La Pastèque, Montréal, 2020, 40 pages

Depuis plusieurs semaines, s’adapter, faire face à l’imprévu est devenu un mode de vie. Avec Mauvaise herbe, Thibaut Rassat incarne avec ingéniosité cette réalité. Dans une ville grouillante vit et travaille Eugène, un architecte méticuleux et maniaque des angles droits. Tandis qu’il se rend sur le chantier, les travaux sont arrêtés parce qu’un arbre, mû par un coup de vent, s’est allongé dans ce qui devait être le salon du troisième étage du projet en cours. L’architecte revoit ses plans tout en redessinant sa façon de voir le monde. Les illustrations évoquent le contraste entre la rigidité d’Eugène et sa créativité. La grisaille soutient les lignes droites, les immeubles sans fantaisie, alors que la couleur domine pour illustrer les imperfections. Dans un monde qui ne tourne plus tout à fait rond, l’album donne à le repenser. Au fond, comme le dit Eugène, « c’est [peut-être] la plus belle catastrophe qui pouvait arriver ! »



Loveville

★★★★
Lola Hale et Camilla Pintonato, Comme des géants, Varennes, 2020, 48 pages

Dans Loveville, album paru au début du confinement, Lola Hale et Camilla Pintonato explorent la complicité entre une enfant et son animal de compagnie, un léopard. Tout va pour le mieux, jusqu’au soir où, « alors qu’ils se chamaillaient pour une stupide histoire de couette, Léo, maladroit, griffa le visage de Juliette. Ô malheur ! » Il n’en faut pas plus pour que le félin soit conduit au zoo. Ne reculant devant rien, Juliette décide de créer Loveville, un endroit idyllique où humains et animaux peuvent vivre en harmonie. Parallèlement à cette idée, un contre-discours tenu par des adultes reflète l’existence des rabat-joie de ce monde. Le texte est enveloppé des illustrations de la Vénitienne Camilla Pintonato, qui joue de couleurs, de différents plans et de nombreux détails pour créer des tableaux grouillants d’expressivité, à la hauteur de la personnalité de la petite Juliette