Lecture croisée: l’Italie hors des sentiers battus

Si Esther Kinsky cherche, dans «Le bosquet», les morts parmi les vivants en Italie, Dominique Fernandez, lui, dans «L’Italie buissonnière», y ramène à la vie ce qui à plusieurs semble mort et inanimé depuis des siècles.
Photo: Ludovic Marin Agence France-Presse Si Esther Kinsky cherche, dans «Le bosquet», les morts parmi les vivants en Italie, Dominique Fernandez, lui, dans «L’Italie buissonnière», y ramène à la vie ce qui à plusieurs semble mort et inanimé depuis des siècles.

Livre de deuil, grappe de vie accrochée à des vestiges, bouquet de souvenirs, Le bosquet d’Esther Kinsky est une immersion en demi-teintes dans le paysage italien.

Arrivée du nord un jour de janvier à Olevano, près de Rome, « deux mois et un jour » après les funérailles de M., son compagnon, la narratrice de ce « roman de terrain » — formidable concept — se tourne vers le dehors pour apaiser ce qui de l’intérieur la tourmente.

Comme l’Italie était un pays où le couple n’avait jamais voyagé ensemble, c’est lourd de fantasmes touristiques et de projets mort-nés — mais seule pour porter ces encombrantes valises — que la narratrice amorce son séjour dans un appartement de ce petit village posé sur une butte.

Confinée à Olevano, où « les jours des chats alternaient avec les jours des chiens », hormis quelques incursions à Rome ou à Palestrina, elle entreprend chaque jour la même promenade, comme un exorcisme, qui la menait près d’un petit bois de bouleaux et parmi les oliviers, d’églises désertes en cimetières habités par les morts et les oiseaux.

Des jours rythmés par le silence

Au fil de jours rythmés par le silence et la mécanique des gestes à réapprendre, « en proie à une fatigue si profonde qu’aucun sommeil ne parvenait à l’atténuer », la femme s’y livre à une sorte d’inventaire des lieux et des souvenirs, frappée de voir à quel point l’Italie s’était éloignée du pays de ses expériences d’enfant.

Et partout, Esther Kinsky se fait paysagiste : « Derrière le village se dressaient des collines grises et bleues dont la plus haute crête était couronnée d’un alignement de pins parasols qui, vus d’en bas, figuraient un cortège de géants pétrifiés, les guerriers disséminés d’une légion en déroute, peut-être, une arrière-garde coupée du monde et privée de tout ravitaillement, sans espoir ni perspective de retour au pays, et qui sur ses hauteurs exposées à la fureur de tous les vents s’abîmait à jamais dans la contemplation des vallées. »

Traductrice et écrivaine allemande née en 1956, Esther Kinsky, après avoir longtemps vécu à Londres, vit aujourd’hui à Berlin. Autre exploration géographique minutieuse, alors qu’elle était installée en banlieue londonienne près d’une petite rivière, La rivière (Gallimard, 2017) est un prétexte à de fines observations poétiques, où elle convoquait le Rhin de son enfance, le Saint-Laurent vu de Toronto — dommage — ou le Gange dans un flux d’expériences et de souvenirs qui fait penser à celui d’un W. G. Sebald.

Cette fois, la narratrice de ce livre lent et méditatif cherche le jardin des Finzi-Contini à Ferrare, tombe ici et là sur des stations balnéaires abandonnées ou visite une nécropole étrusque en se souvenant aussi de son père — passionné de l’Italie. Un envoûtant exercice de géopoétique qui a valu à son autrice le prestigieux Prix de la Foire de Leipzig.

L’érotisme camouflé

Et si Esther Kinsky cherche les morts parmi les vivants en Italie, Dominique Fernandez, lui, y ramène à la vie ce qui à plusieurs semble mort et inanimé depuis des siècles.

On a un peu l’impression que, dans une bibliographie déjà considérable, les titres consacrés à l’Italie par Dominique Fernandez, aujourd’hui 90 ans bien sonnés, continuent d’affluer. Porporino ou les mystères de Naples (prix Médicis 1974), Le promeneur amoureux, Le piéton de Rome ou les deux volumes du Dictionnaire amoureux de l’Italie (Plon, 2008) témoignent d’une passion infatigable pour les ombres et les splendeurs de la péninsule italienne.

L’Italie buissonnière est parti semble-t-il d’un constat : beaucoup de peintures et de sculptures parmi les plus belles ne se trouvent pas dans les musées, les palais ou les églises. On les découvre hors des sentiers battus, dans des villages reculés. Et une grande partie de leur charme tient aussi à leur isolement.

Défilent ainsi les beautés de la cathédrale de Monreale, la tonnara en ruine de Portopalo, la tombe de John Keats à Rome, la sublime égliseSant’Andrea al Quirinale construite par Bernini ou bien trois fresques « anti-physiques » enfouies dans un coin du palais Farnese.

Et une lecture presque métaphysique des paysages de la Sicile. « Les Siciliens sont restés fidèles à ce chapitre de l’ancienne sagesse grecque : tout coule, tout croule et tout doit crouler, on ne s’oppose pas à ce qui court fatalement à la ruine, on reste inerte devant la catastrophe, on ne répare pas, on ne sauve rien. La vitesse à laquelle toute chose se dégrade en Sicile tient du prodige. Un demi-siècle suffit à abolir l’effort de plusieurs générations. Quelle imposture que la vie ! La volupté, c’est de retourner au néant. »

De la plus grande sculpture du monde réalisée par Alberto Burri à Gibellina Nuova, dans le sud de la Sicile, jusqu’à un bas-relief en marbre illustrant un passage de l’Odyssée échoué dans la gypsothèque de Possagno, au nord de Venise, Dominique Fernandez nous offre lui aussi un livre de regard, et parfois même de regard concupiscent. À charge, cet « érotisme camouflé », qui selon lui pourrait servir de clé de lecture à presque tous les tableaux et statues d’Italie…

Guide hors pair, érudit sans être assommant, avide de découvertes et de sensualité, et toujours prêt à traquer des indices d’homosexualité (voir L’amour qui ose dire son nom : art et homosexualité, 2001, Stock), l’auteur de L’Italie buissonnière fait preuve d’un enthousiasme encore vert. Sans compter que le romancier n’est jamais bien loin, voilà qui fait aussi l’intérêt du livre.

Le bosquet / L'Italie buissonnière

★★★ 1/2

Esther Kinsky, traduit de l’allemand par Olivier Le Lay, Grasset, Paris, 2020, 384 pages / Dominique Fernandez, Grasset, Paris, 2020, 460 pages