L’amitié, cette perle irrégulière

En racontant leur rencontre à l’université, Chloé Savoie-Bernard sourit, comme lorsqu’on regarde une vieille photo: «Je me souviens que t’avais les cheveux blonds et un
Photo: Photos Valérian Mazataud Le Devoir / Montage Le Devoir En racontant leur rencontre à l’université, Chloé Savoie-Bernard sourit, comme lorsqu’on regarde une vieille photo: «Je me souviens que t’avais les cheveux blonds et un "jacket" argent», lance-t-elle à Kevin Lambert.

Parce que l’importance de nos amitiés a rarement été aussi manifeste qu’au cours des dernières semaines, Le Devoir racontera au cours des prochaines semaines la richesse des relations unissant des écrivains, par-delà la littérature. Cette semaine, celle liant Kevin Lambert et Chloé Savoie-Bernard.

Pour Kevin Lambert et Chloé Savoie-Bernard, l’amitié, c’est l’effervescence d’un verre de Lambrusco. C’est la famille, mais sans tout ce que la famille peut avoir de douloureux, d’insidieusement pervers. C’est cette perle irrégulière qu’évoque Chloé Savoie-Bernard dans son premier livre, Royaume scotch tape (L’Hexagone). Un livre dont Kevin Lambert — le meilleur élève des rebelles — lira souvent des extraits, à voix haute, au cours de la conversation. Écoutons-le prononcer les mots de son amie : « mes sœurs sont des perles irrégulières dont / je ne termine jamais de dessiner les contours / le fusain n’arrive pas à suivre / les aspérités de leurs silhouettes qui se défilent sur le pavé ».

Kevin ajoute, prudemment, qu’il s’identifie sans heurt au mot « sœur », même s’il ne voudrait surtout pas, en avouant en tant qu’homme se reconnaître dans ce poème, « faire violence au texte, à cet imaginaire très féminin de la sororité ». Il considère néanmoins « notre capacité à nous glisser dans un texte » comme une force, précise-t-il. Chloé lui donne sa bénédiction dans un grand éclat de rire : « Tu fais partie de mes sœurs ! J’y vois plus une joie qu’un problème. »

« Ce qui est magnifique avec les amitiés, c’est que ce sont des relations non hiérarchiques, gratuites », explique l’auteur des romans Tu aimeras ce que tu as tué et Querelle de Roberval (Héliotrope). « L’amitié, c’est une relation qui résiste au contrat [alors que la famille et le couple supposent un contrat au moins symbolique]. Dans le poème de Chloé, il y a cette idée qu’il n’y a pas de contour à l’amitié. On ne peut pas tracer une ligne qui pourrait marquer l’extérieur ou l’intérieur et c’est quelque chose auquel je tiens, que je trouve important, ce caractère informe, désintéressé, de l’amitié. »

Puis Kevin pointe un autre poème de Royaume scotch tape, « L’amie qui te sauve la vie », dans lequel une femme s’imagine parvenir à ressusciter l’écrivain français Hervé Guibert, mort du sida en 1991, en s’inoculant elle-même le VIH. On devine aisément que Chloé Savoie-Bernard est le genre d’amie que l’on peut réveiller au milieu de la nuit, si l’on est en détresse, mais la poète tient néanmoins à préciser que sa conception de l’amitié, telle qu’elle se déploie dans ses œuvres, trouve un écho moins excessif dans son quotidien.

« Je pense que je suis une amie légère, hein Kev ? » dit-elle de son côté de l’écran. « Ce que j’aime de l’amitié, c’est que ce n’est pas l’intensité de la relation amoureuse, ce n’est pas dans le déchirement. C’est peut-être ça qui me sauve. Autant l’amour ça déchire, ça fait mal, autant je garde mes amis super longtemps. Il y a dans l’amitié quelque chose de beaucoup plus étern… » Internet lâche chez elle juste au moment où Chloé prononce le mot « éternel ». Quelques minutes plus tard, une fois la connexion rétablie, tout le monde rit de cette petite contrariété. L’amitié ne se sera jamais autant heurtée aux aléas de la technologie que ces jours-ci.

Enseigner ses amis

Kevin Lambert est un jeune bachelier et Chloé Savoie-Bernard termine sa maîtrise lorsqu’ils se croisent pour la première fois, lors d’un colloque, dans leur alma mater, l’Université de Montréal. Chloé sourit, comme lorsqu’on regarde une vieille photo : « Je me souviens que t’avais les cheveux blonds et un jacket argent. »

Le cadet du tandem se tournera souvent vers son aînée (de quelques années) au moment de publier son premier roman. Lire un contrat, on n’apprend pas ça pendant ses études en lettres. Il se tournera également vers elle, plus tard, quand le manuscrit de son deuxième roman semblera lui glisser des mains. « Quand j’étais dans l’édition de Querelle [de Roberval], j’avais le goût de ne plus publier le livre, je le haïssais, je voulais enlever plein d’affaires, j’avais honte de plein de passages, et tu m’avais dit : “La honte est un sentiment précieux à avoir.” »

Chloé précise : « J’ai dit “honte”, mais globalement, je parle d’inconfort. Quand on est dans l’inconfort, on touche à quelque chose de névralgique, on n’est pas dans la complaisance, on se met en danger. Ça ne veut pas dire que notre mise en danger va rejoindre le monde, mais nous, au moins, en tant qu’auteur, on a fait notre job. »

La session dernière, Kevin Lambert enseignait, dans un atelier de création à l’université, une nouvelle tirée du recueil Des femmes savantes(Triptyque)… un recueil de son amie Chloé. « Je me suis rendu compte que, quand je parlais de toi, je disais tout le temps “Chloé, Chloé, Chloé”, alors que je ne dis pas “Joan” quand je parle de Joan Didion. Il a fallu que je le précise aux étudiants : “Je l’appelle Chloé pas pour l’infantiliser ou parce qu’elle est jeune. C’est parce que je la connais.” »

Mais n’est-ce pas se placer dans une drôle de posture que de parler en classe d’un texte d’une amie ? « C’est vraiment antiuniversitaire, en fait, confirme Kevin, fier de son coup. À l’université, on nous incite toujours à ne pas parler de nos amis, comme si ça nous rendait moins objectifs, comme si l’objectivité était importante. » Chloé : « On devrait arrêter de voir le fait de lire et d’enseigner ses amis comme quelque chose qui nous empêche de bien comprendre, de bien accéder au texte. Au contraire. »

Au karaoké

Que feront-ils lorsqu’ils pourront enfin se retrouver ? Ils iront au karaoké, un plaisir à côté duquel Chloé serait passée, avoue-t-elle, n’eût été l’enthousiasme fiévreux de Kevin pour cette activité cathartique. Elle chantera sans doute Dancing on my Own de Robyn et lui, une de ces ballades françaises théâtrales et tragiques — Dis, quand reviendras-tu ? de Barbara — qu’il s’entête à interpréter même au risque de s’aliéner le bar au complet. Leur amie commune, l’écrivaine Alice Michaud-Lapointe (« ma sœur », dit Chloé au sujet de sa coloc), sera là aussi.

« Alice, c’est un personnage central de notre amitié », disent Kevin et Chloé, presque en chœur. Kevin cite un texte d’Alice, « À nos sangs littéraires », dans lequel l’autrice de Titre de transport et de Villégiature (Héliotrope) célèbre ses amies écrivaines. « Elle parle dans ce texte de comment l’amitié affecte le langage, le langage quotidien, mais on peut étendre ça au langage littéraire. C’est vrai que l’amitié se passe dans les mots : on se contamine par le langage. Aujourd’hui, je dis le mot “rushant”. Je n’avais jamais dit ça avant, et c’est à cause de vous deux. »

« Je dirais à qui veut bien l’entendre que mes amies sauvent le monde », écrit Alice Michaud-Lapointe dans ce texte publié par la revue en ligne MuseMedusa. « Qu’au détour des mots qu’elles mettent à l’épreuve, qu’elles usurpent, qu’elles colorent ou qu’elles refusent de mâcher, dans leurs textes ou dans nos conversations les plus banales, la vie devient moins opaque. » L’amitié, oui, rend la vie moins opaque.