Se connaître depuis toujours

«Chaque fois qu’on est avec Rodney, peu importe où, on se sent chez nous», indique Sophie Bienvenu.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir / Montage Le Devoir «Chaque fois qu’on est avec Rodney, peu importe où, on se sent chez nous», indique Sophie Bienvenu.

Parce que l’importance de nos amitiés a rarement été aussi manifeste qu’au cours des derniers mois, Le Devoir racontera au cours des prochaines semaines la richesse des relations unissant des écrivains, par-delà la littérature. Pour lancer la série, celle toute particulière qui unit  Sophie Bienvenu et Rodney Saint-Éloi.

Comme plusieurs grandes histoires, celle-là débute à Rimouski. Mais elle se déroule en réalité dans cet espace itinérant que Rodney Saint-Éloi trimballe partout où il va. Ou, comme le dit Sophie Bienvenu : « Chaque fois qu’on est avec Rodney, peu importe où, on se sent chez nous. »

Jusque-là, elle n’avait jamais pourtant cherché à nouer une amitié avec d’autres écrivains. « J’aime plusieurs auteurs individuellement, mais le milieu littéraire me fait chier », lance-t-elle en riant, avec son franc-parler habituel, depuis son chalet de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, où elle s’est réfugiée depuis plusieurs semaines. Ajoutez à ce dédain pour les mondanités et les faux-semblants un embarras à avouer son admiration à ceux qui en sont le sujet. « J’ai appris à chaque fois que je cours le risque de me couvrir de ridicule. »

Elle contrevient néanmoins à sa petite règle personnelle au Salon du livre de Rimouski, après avoir assisté à une conférence que l’écrivain et fondateur de la maison d’édition Mémoire d’encrier, Rodney Saint-Éloi, présente au sujet de son livre Passion Haïti (Hamac, 2016). L’amoureux de Sophie, Jonathan, un joueur et entraîneur de soccer d’origine martiniquaise, l’y accompagne « pour être gentil », même s’il prétend n’avoir aucun intérêt pour les livres, « à part les miens qu’il a aimés, parce qu’il n’a pas le choix ».

« Jonathan m’a dit, après la conférence de Rodney : “Je ne me suis jamais reconnu dans la littérature, c’est pour ça que je n’aime pas lire, mais j’écoute parler ce monsieur et j’ai envie de découvrir ce qu’il écrit.” »

Depuis son bureau à Montréal, devant un mur de livres (« Je fais semblant », précise-t-il avec une irrésistible autodérision), Rodney Saint-Éloi se rappelle cette première conversation durant laquelle Sophie ne lui parlera que de Jonathan, « ce grand mec timide qui se tenait derrière, un poète qui ne sait pas qu’il est poète ».

« Je me demandais : “Pourquoi elle ne me parle pas d’elle ? Est-ce qu’elle pense que parce que je suis Noir, il faut qu’elle me parle de Jonathan ?” » ironise le poète. Il ne comprendra qu’après lui avoir dédicacé un de ses livres que la femme devant lui est cette romancière à succès derrière Et au pire, on se mariera (La Mèche, 2012) et Chercher Sam (Le Cheval d’août, 2014).

« Ce qui fait que je me sois autant attachée à Rodney », confie Sophie un peu plus tard au cours de l’entretien, « c’est que même si j’essaie tout le temps de détourner la conversation pour ne pas parler de moi, en quelques rencontres, Rodney m’a vue, m’a reconnue. Il sait mieux qui je suis que des gens que je connais depuis quinze ans. On se connaît plus que ce que le temps aurait normalement dû permettre. »

L’importance du concret

Si cette amitié tient sans aucun doute à une expérience commune de l’exil et à cette quête éternelle d’une maison qui travaille les immigrants — Sophie Bienvenu est née en Belgique, Rodney Saint-Éloi à Cavaillon en Haïti —, elle tient aussi à un sens commun de la fête, qui permet, le temps d’une nuit, d’abolir toutes les frontières pouvant s’ériger entre les êtres.

Rodney, Sophie et Jonathan se retrouvent tous les trois à Genève, lors d’un autre salon du livre, dans l’appartement qu’habite alors Saint-Éloi. Lors d’une grande soirée donnée par l’éditeur, Jonathan tombe amoureux de la vénérable poète innue Joséphine Bacon « J’ai tout de suite abdiqué », blague Sophie. « Et Jonathan a vu que la littérature, c’était pas une question de mots, que c’était une question de vivre-ensemble, se réjouit Rodney. On dansait, on mangeait et c’est comme si Jonathan a compris que la littérature, c’était pas de la distanciation, c’était pas un truc de snobinards. »

Quand j’arrive chez Sophie et que je vois la peine qu’elle se donne pour que le poulet grillé soit parfait, je pense qu’on est, quelque part, dans la littérature. La littérature ne s’écrit pas qu’avec des mots.

 

Une rencontre entre Sophie Bienvenu et Rodney Saint-Éloi ne ressemble donc en rien au cliché de la discussion éthérée entre écrivains qui tentent d’en jeter. Extrait choisi d’une de ses longues tirades pleines de sagesse et d’espérance que le sexagénaire déballe comme on chante une berceuse : « Je cherche dans la vie ce que je trouve dans les livres. Les livres sont plus grands que la vie : des fois, notre vie est tellement étroite qu’on écrit des livres pour agrandir ce qu’on vit. Je pense que l’amitié a ce pouvoir magique de nous permettre, le temps d’un repas, d’éprouver l’intelligence du monde et de rapprocher ce que l’on imagine dans les livres de ce que l’on vit. […] »

« Quand j’arrive chez Sophie et que je vois la peine qu’elle se donne pour que le poulet grillé soit parfait, je pense qu’on est, quelque part, dans la littérature. La littérature ne s’écrit pas qu’avec des mots. On essaie, quand on est ensemble, de toucher au concret de la vie, parce que les écrivains, on est constamment dans nos folies, dans nos têtes. C’est comme si l’amitié nous donnait la capacité d’être enfin complètement dans la vie ordinaire, qui est très belle, et de nous demander : “Est-ce que Jonathan a mieux réussi cette purée de haricots que la dernière fois ?” »

Rodney le marieur

C’est sous le signe du don que se déroulait à la fin du mois d’août dernier le mariage de Jonathan et Sophie. Leur célébrant ? Nul autre que Rodney Saint-Éloi, leur « premier ami commun. » « Plein de gens, après l’avoir vu, voulaient l’engager pour leur mariage à eux », se souvient Sophie.

Bien qu’ils aient habituellement des scrupules à parler ensemble de leur travail, Rodney puisera ce jour-là dans l’œuvre de Sophie afin d’élaborer un discours qu’il adresse d’abord à Jonathan. « Je devais aller dans les livres de Sophie pour dire à Jonathan : “Fais attention à cette femme. Il faut l’aimer dans son absolu, dans sa pleine liberté, sa pleine vérité. Je pense que les livres de Sophie parlent mieux de Sophie que Sophie elle-même, parce qu’elle dit tout dans ses livres”. »

De son côté de l’écran, malgré la connexion qui fait des siennes, Sophie affiche un de ces grands sourires auquel on s’accroche pour ne pas pleurer. « C’est étrange, je n’ai pas de mots pour décrire mon amitié avec Rodney, moi qui mets des mots sur tout. » Puis une voix surgit à l’arrière, celle de Jonathan. Sophie tend l’oreille. « Jonathan dit : “C’est comme si, en rencontrant Rodney, un nouvel univers s’était créé. Un univers qui nous appartenait à nous”. »

Comment leur amitié se vit-elle en temps de confinement ? Comme d’habitude, répond Sophie. « On peut ne pas se voir pendant six mois, mais quand on se revoit, c’est comme si on s’était vu la veille. Quand on se quitte le soir, on se quitte en se disant : “À demain”. Peut-être que ça va prendre six mois, un an, avant qu’on se revoie, mais le “À demain” reste, parce que c’est toujours comme si on s’était vu hier. »