Le temps, c’est du temps

«Prenons les métiers liés à la propreté, écrivent Amicel et Boukerche. Socialement, ils sont déconsidérés et jugés dégradants. Pourtant, ils sont extrêmement utiles à la société, aussi bien sur le plan pratique que financier. Il suffit d’une grève des éboueurs pour qu’une ville se transforme en dépotoir pestilentiel qui, au-delà des désagréments, peut devenir problématique au niveau sanitaire.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Prenons les métiers liés à la propreté, écrivent Amicel et Boukerche. Socialement, ils sont déconsidérés et jugés dégradants. Pourtant, ils sont extrêmement utiles à la société, aussi bien sur le plan pratique que financier. Il suffit d’une grève des éboueurs pour qu’une ville se transforme en dépotoir pestilentiel qui, au-delà des désagréments, peut devenir problématique au niveau sanitaire.»

Pourquoi les infirmières sont-elles moins bien payées que les banquiers ? Cette question, qui prend tout son sens dans la crise sanitaire actuelle, et dans la pénurie de personnel de santé qu’elle provoque, est au cœur du dernier livre de Gérard Amicel et Amine Boukerche, Autopsie de la valeur travail. Avons-nous perdu tout sens de l’effort ?, aux Éditions Apogée.

En fait, leur livre s’est entre autres inspiré d’une théorie mise en avant par David Graeber dans le livre Bullshit Jobs : A Theory. Le constat est préoccupant. « Dans le capitalisme contemporain, la valeur économique d’un emploi est inversement proportionnelle à sa valeur sociale, lit-on. En d’autres termes, “plus votre boulot rend service et bénéficie aux autres — donc plus vous créez de valeur sociale — moins vous êtes payé pour le faire” ». Cité par Amicel et Boukerche, Graeber donne l’exemple du Royaume-Uni, où, durant la même période, les infirmières et le personnel des urgences ont vu leur salaire baisser alors que celui des banquiers n’a cessé d’augmenter.

« Prenons les métiers liés à la propreté, écrivent encore Amicel et Boukerche. Socialement, ils sont déconsidérés et jugés dégradants. Pourtant, ils sont extrêmement utiles à la société, aussi bien sur le plan pratique que financier. Il suffit d’une grève des éboueurs pour qu’une ville se transforme en dépotoir pestilentiel qui, au-delà des désagréments, peut devenir problématique au niveau sanitaire et faire perdre beaucoup d’argent à la collectivité. Pourtant, les salaires qui s’occupent de ce genre de services ne reflètent nullement leur valeur sociale et leur utilité. »

Pour expliquer le phénomène, Amicel et Boukerche plongent dans l’histoire de la valeur du travail, de l’époque des Grecs, qui pratiquaient l’esclavage et méprisaient le travail, à nos jours, où le travail est une valeur centrale de la vie. Ils s’attardent notamment sur le Moyen Âge, où le concept de « juste prix » a été défendu par l’Église catholique. Ce concept de juste prix, expliquent-ils, entraîne que « la valeur de la chose ne résulte pas du besoin de l’acheteur ou du vendeur, mais de l’utilité et du besoin de toute la communauté ».

Remontant l’histoire des développements de l’économie survenue au cours des derniers siècles, les auteurs citent le philosophe et économiste anglais Adam Smith, considéré comme le père du libéralisme économique. Dans son Enquête sur la nature et les causes de la richesse d’une nation (1776), Smith défend « la rationalisation de la division du travail et la spécialisation de chacun ».

Assujetti au principe voulant que « le temps, c’est de l’argent », l’être humain perd ensuite jusqu’à une certaine liberté de disposer de ses loisirs, voire de ne rien faire.

« La valeur travail s’est imposée au cours de l’histoire récente comme la réalisation sine qua non de toute existence humaine », écrivent les auteurs. Dans ce contexte, le chômage est perçu comme une « catastrophe existentielle » par une majorité de personnes ayant perdu leur emploi.

Le renversement entre la valeur économique et la valeur sociale du travail est quelque chose qui s’est accentué durant le XXe siècle [...] On est en train de payer pour cette situation.

 

Étymologiquement, le mot « chômage » provient pourtant du latin caumare, qui signifie « se reposer durant les grandes chaleurs ». Cela signifie donc littéralement « le fait de se prémunir contre la canicule en s’obligeant à l’inactivité, ce qui est, en ce sens, tout à fait justifié », écrivent-ils.

En fait, le livre pose l’éternelle question : doit-on travailler pour vivre ou vivre pour travailler ? « Le renversement entre la valeur économique et la valeur sociale du travail est quelque chose qui s’est accentué durant le XXe siècle », explique Gérard Amicel en entrevue. C’est le résultat notamment de la financiarisation de l’économie, portée par le capitalisme et la course au profit.

« On est en train de payer pour cette situation, dit-il, faisant référence aux pénuries notamment de préposés aux bénéficiaires et de personnel infirmier. On se rend compte qu’on a sous-payé des gens qui étaient très importants pour la société. »

Selon Gérard Amicel, « notre société libérale contemporaine a tendance à se présenter comme une société duale, coupée en deux, où se creuse un fossé entre une nouvelle aristocratie, qui sacralise le travail et est extrêmement bien formée et compétente, et une nouvelle plèbe, un sous-peuple » très mal payé.

En guise de réponse à ce déséquilibre, Gérard Amicel propose en entrevue un « rabattement de la valeur travail » qui pourrait être atteint par une diminution des heures de travail. Cela, croit-il, permettrait à davantage de personnes de travailler, tout en permettant à chacun de se pencher davantage sur d’autres aspects de sa vie.

Autopsie de la valeur du travail. A-t-on perdu tout sens de l’effort ?

Gérard Amicel et Amine Boukerche, Éditions Apogée, Rennes, 2020, 163 pages