«La femme cent couleurs»: Lorrie Jean-Louis devant les identités marquées

Lorrie Jean-Louis signe ici un premier recueil maîtrisé, pénétrant, sans pathos ni complainte, mais résolument conscient, ancré dans les méandres de son Histoire.
Étienne Bienvenu Lorrie Jean-Louis signe ici un premier recueil maîtrisé, pénétrant, sans pathos ni complainte, mais résolument conscient, ancré dans les méandres de son Histoire.

Cet « astrolabe des chemins obscurs », comme elle se nomme, pénètre les arcanes d’un racisme primaire, récurrent et inscrit dans la parole ou la mémoire. Lorrie Jean-Louis signe ici un premier recueil maîtrisé, pénétrant, sans pathos ni complainte, mais résolument conscient, ancré dans les méandres de son Histoire. Et un peu à la manière des plus récentes toiles de Soulages, le noir ici est révélateur de lumière.

Cette parole affirme l’existence, insiste sur la présence irrémissible de celle qui va, au creux de la vie, dans son épicentre, affirmant ses droits. La grande sobriété de ces poèmes surligne la luminosité qui s’en dégage, la résolution tranquille de s’affirmer chez celle qui, coûte que coûte, en pleine conscience, sans obscurité, va et traverse l’existence : « Maintenant, être une femme et être noire est un programme au moins deux fois plus chargé parce qu’il faut veiller constamment à ne pas se faire voler sa tendresse », dit-elle dans son prologue, alors que, précisément, la poète réussit à en combler sa poésie.

Puisque « la femme sans couleur / n’existe pas », la poète assume, revendique, se montre en pleine clarté. « J’ai mille femmes à naître », dit-elle bellement. Assumant sans réserve l’origine de son existence, le legs ancestral, elle précise : « j’ai donné à mes mots / des pieds fous // vous m’entendez sans me voir / ma classe est en fond de cale // négresse / je reste ». « Mon corps est lustré », dit-elle encore, « de tous les naufrages // le seul sémaphore que je connaisse / s’est abîmé entre les négriers / les aquarius ». Malgré tout, elle connaît la route, la voie vers l’affirmation de la vie même, au-delà des opprobres.

Puisque « s’arrêter / n’est le chemin de personne », elle ne saurait se tenir coite. Ce recueil est essentiel en ce qu’il met la poésie devant la revendication, parce qu’il donne à la parole poétique le rôle de se manifester dans son existence même, dans son emploi et sa formulation. Lorrie Jean-Louis donne à lire, à travers ses poèmes, une preuve que la beauté de la langue peut porter loin les convictions, les saisons du cœur comme celles de la survie.

« Déposée sans manière / par les aléas de l’histoire / j’apprends à parler », précise-t-elle, justement au moment où « les femmes se font / miraculeuses ». Elle ne peut donc pas se taire ; « comment déposer le silence ? » alors qu’il y a dire la résistance, la permanence du désir, l’ultime besoin de renouer avec la pulsation des désirs. Il n’y a pas d’autre manière de savoir la vie en soi, puisque « le ciel doit tenir ses oiseaux », puisque la poésie maintient haut l’image même de la survivance et de l’affirmation.

D’une certaine manière, la poète ne pouvait pas mieux résumer son entreprise en affirmant : « ma prière / est une lame / sertie de fleurs ». Très beau premier recueil, d’une autrice qu’il faudra suivre dans un prochain livre où l’ouverture au monde sera plus libre, espérons-le. 

La femme cent couleurs

★★★ 1/2

Lorrie Jean-Louis, Mémoire d’encrier collection « Poésie », Montréal, 2020, 106 pages