«Où vont les vents sauvages»: chercher le vent

À travers rencontres, sensations, anecdotes culturelles et historiques, chambres trois étoiles ou dortoirs minables, terrains de camping sans luxe, «Où vont les vents sauvages<i>»</i> est porté par une écriture au souffle constant qui est à la hauteur de son sujet.
Photo: Nicolas Tucat Agence France-Presse À travers rencontres, sensations, anecdotes culturelles et historiques, chambres trois étoiles ou dortoirs minables, terrains de camping sans luxe, «Où vont les vents sauvages» est porté par une écriture au souffle constant qui est à la hauteur de son sujet.

Tous les lieux semblent avoir été découverts, explorés, piétinés. La planète nous offre désormais un horizon fini d’inconnu et de surprises. À la recherche d’un peu d’inédit, le voyageur anglais Nick Hunt a pour sa part choisi d’écrire sur le vide.

Son bâton de pérégrin à la main, il a décidé de partir à pied à la recherche d’une chose qui existe mais qui n’a ni forme ni couleur. Et qu’a-t-il trouvé ? La réponse, mon ami, est dans le souffle du vent, dirait Bob Dylan.

Conseillé par des météorologues, accueilli à bras ouverts ou fermés, bataillant pour ne pas que sa tente s’envole, transi dans des refuges de montagne, Nick Hunt a choisi de se laisser emporter tour à tour par l’helm, la bora, le fœhn et le mistral. Quatre des vents qui sont parmi les plus connus — et aussi les plus redoutés — de l’Europe de l’Ouest.

C’est le projet fantasque et passionnant derrière Où vont les vents sauvages. Marcher à la rencontre des vents d’Europe, des Pennines jusqu’en Provence. Marcheur et journaliste indépendant, désormais chasseur de vents, son premier livre, Walking the Woods and the Water (jamais traduit en français), racontait sa marche de huit mois des Pays-Bas jusqu’à Istanbul dans les pas de l’écrivain voyageur Patrick Leigh Fermor.

Parti avec ses bottes de marche et son sac à dos à la rencontre du vent — en gros, un mélange de gaz qui se déplace en fonction de son poids, la « pression atmosphérique » —, Nick Hunt découvre des paysages, des populations et des cultures. Dans la veine peut-être du captivant Chasing the Monsoon d’Alexander Frater (À la poursuite de la mousson, Picquier poche, 2019), qui avait entrepris de suivre la mousson de Bangkok jusqu’aux contreforts de l’Himalaya.

On l’a vu chez Homère avec le dieu Éole — et le sac de vents mauvais qu’il remet à Ulysse dans l’Odyssée—, les vents sont depuis longtemps de véritables personnages. On leur a donné des noms, ils possèdent une personnalité qui leur est propre, certains ont la réputation de rendre fou. C’est ce que Nick Hunt entreprend d’aller vérifier.

Chaque nom est un conte de fées

Après un rendez-vous manqué avec l’helm, au pied de Cross Fell, au cœur de la « colonne vertébrale de l’Angleterre », le chercheur de vents s’envole pour l’Italie, la Slovénie et la Croatie. La bora est un vent sec et glacial qui se lève lorsque de l’air froid du nord-est est refoulé derrière le plateau karstique et sur le flanc des montagnes qui courent le long de la côte Adriatique. Un vent capable de couler des bateaux, de détruire des ponts ou (plus régulièrement) de renverser des camions.

Stendhal, à Trieste au XIXe siècle, n’a pas pu la manquer lui non plus : « Une bora se lève deux fois par semaine, et il fait grand vent les cinq autres jours. Je parle de grand vent lorsque je dois retenir mon chapeau sur ma tête et de bora quand je risque de me casser le bras. »

En Suisse, le troisième vent qu’éprouve le promeneur anglais est le fœhn (ou Föhn dans son orthographe allemande d’origine). Un vent qui domine les vallées alpines lorsque l’hiver se change en printemps. Un vent chaud, sec et catabatique — qui souffle sur le versant descendant — et qui donne son nom à un genre, le « type fœhn ». Une catégorie où on retrouve le chinook des Rocheuses, le Santa Ana de Californie, le halny de Pologne et le bergwind d’Afrique du Sud.

Pour Nick Hunt, après trois semaines de mauvais traitements, le fœhn lui semble « presque liquide comme l’eau d’un bain ». Et les effets ne se font pas attendre. « Anxiété, irritabilité, dépression, léthargie, épuisement : j’avais tous les symptômes duFöhnkrankheit. C’était clair comme de l’eau de cascade. »

Les anecdotes entendues à propos d’animaux nerveux, d’élèves ingérables, de migraines et d’insomnies lui semblent fondées. Tout comme cette carte allemande ancienne dans laquelle le fœhn est personnifié par un visage aux joues gonflées en train de déverser un déluge de crânes.

Plus loin, descendant à pied la vallée du Rhône dans le midi de la France, entre Valence et la Méditerranée, il fait l’expérience du terrible mistral, un vent glacial et puissant.

À travers rencontres, sensations, anecdotes culturelles et historiques, chambres trois étoiles ou dortoirs minables, terrains de camping sans luxe, Où vont les vents sauvages — élu « ouvrage de l’année » par le Financial Times et The Telegraph — est porté par une écriture au souffle constant qui est à la hauteur de son sujet.

Pour l’auteur, ces quelques mois passés le nez en l’air ont été une expérience inspirée et vivifiante. « Durant tous ces mois à suivre le vent, ma peau et mes sens ont été nettoyés, frottés, brossés, gelés, chauffés, bourrés de coups, pilés, vivifiés, éreintés, démoralisés, et exaltés ; “animés”, dans l’acception la plus profonde du terme. »

Le sirocco, la tramontane, le reshabar, le lodos, le karaburan, le chammal, la sarma squamish, l’harmattan, le Sz — et même notre timide nordet — attendront : « Chaque nom, rappelle Nick Hunt, est un conte de fées à lui tout seul, une invitation à partir en quête, quelque part par-delà ce flot de nuages. »

Une manière, surtout, de rendre visible l’invisible.

Où vont les vents sauvages

★★★★

Nick Hunt, traduit de l’anglais par Alexandra Maillard, Hoëbeke, Paris, 2020, 272 pages