«Le genre du capital»: la persistance du virus sexiste

Céline Bessière et Sibylle Gollac analysent, entre autres, le divorce de l’homme le plus riche du monde, Jeff Bezos.
Photo: Charles Krupa Associated Press Céline Bessière et Sibylle Gollac analysent, entre autres, le divorce de l’homme le plus riche du monde, Jeff Bezos.

Le Jour de la Terre, le 22 avril dernier, un entretien médiatisé entre la militante Greta Thunberg et le scientifique Johan Rockström a surpris par la mention de « l’étroit rapport entre la crise causée par la pandémie et la crise écologique ». L’intérêt féminin pour ces mots transfigurerait-il notre vision du monde ? En tout cas, le divorce en 2019 d’un couple ultrariche a montré que « le capital reste une affaire d’hommes ».

C’est la conclusion des sociologues françaises Céline Bessière et Sibylle Gollac, dans l’essai Le genre du capital sur la reproduction familiale des inégalités. Financièrement, elles y analysent, entre autres, le divorce de l’homme le plus riche du monde, Jeff Bezos, qui, malgré son patronyme cubain reçu du second mari de sa mère, s’appelait à la naissance Jorgensen comme son père, nom reflétant ses ancêtres scandinaves et anglo-saxons arrivés il y a longtemps aux États-Unis.

Avant le divorce d’avec sa femme et partenaire d’affaires depuis 25 ans, MacKenzie Tuttle, également de souche américaine, Bezos, fondateur d’Amazon, multinationale de commerce électronique basée à Seattle, avait avec elle un patrimoine commun de 130 milliards. Divisé en parts égales de 65 milliards, ce capital risque de lui faire perdre le contrôle d’Amazon ! Féministes et sarcastiques, les deux sociologues commentent : « Toute la finance mondiale tremble ».

Mais un arrangement à l’amiable profite à Bezos et rassure les Bourses de la planète. Au lieu de 65 milliards, MacKenzie Tuttle n’en obtient guère plus que 35. Bezos garde tout le reste du patrimoine et garantit ainsi son contrôle d’Amazon. On attribue cette injustice au préjugé en faveur de la supériorité masculine en affaires, mais aussi à la tradition juridique américaine, issue de la common law anglaise et plus souple, voire plus élastique que la tradition née du Code civil napoléonien (1804).

Cette dernière, fondée sur la notion d’égalité, Céline Bessière et Sibylle Gollac la jugent « nettement plus favorable aux femmes que la common law ». Malgré cela, elles reprochent aux actuelles magistrates françaises de contribuer « à l’appauvrissement des femmes au moment du divorce, y compris dans les classes supérieures possédantes », par « leur forte réticence » à fixer des prestations compensatoires.

Elles soulignent que, par un paradoxe, ces magistrates, nombreuses et fières d’une indépendance financière enfin conquise, se sentent plus solidaires des hommes qu’elles ont réussi à égaler que de leurs sœurs moins émancipées qu’elles ! Le rejet par nos essayistes de la masculinisation de ce faux féminisme ravit.

L’acuité du regard les rapproche de Greta Thunberg qui, en avril, disait : « La crise du coranavirus a montré que notre société n’est pas durable. » Cela pousse à résoudre la crise écologique, combien plus terrible.

Extrait de «Le genre du capital»

À la fin du XIXe siècle, la militante féministe et anarchiste Louise Michel écrivait dans ses mémoires : « Esclave est le prolétaire, esclave entre tous est la femme du prolétaire. » Au début du XXIe siècle, à l’heure où se généralisent les séparations conjugales, on peut affirmer qu’esclave entre tous est l’ex-femme du prolétaire, assignée au travail domestique gratuit et condamnée à être dépendante financièrement soit de l’État, soit d’un nouveau conjoint.

Le genre du capital. Comment la famille reproduit les inégalités

★★★ 1/2

Céline Bessière et Sibylle Gollac, La Découverte, Paris, 2020, 336 pages