De peuchère à mille sabords

Passionné d’Hergé, Renaud Nattiez a feuilleté les planches de <em>Tintin</em> avant même de savoir lire et il s’apprête à publier un dictionnaire de Brassens. Il a tenté de «dissiper le paradoxe» voulant que ces deux monstres sacrés soient aux antipodes l’un de l’autre.
Photo: Association des amis de Hergé Passionné d’Hergé, Renaud Nattiez a feuilleté les planches de Tintin avant même de savoir lire et il s’apprête à publier un dictionnaire de Brassens. Il a tenté de «dissiper le paradoxe» voulant que ces deux monstres sacrés soient aux antipodes l’un de l’autre.

À première vue, tout les éloigne. L’un fait dans la chansonnette, l’autre dans la bande dessinée. L’un égrène les sous-entendus salaces, l’autre évite soigneusement toute allusion sexuelle. Mais les deux hommes ont un faible pour les chapelets de jurons, font appel à un imaginaire très précis, et ont réalisé une œuvre cohérente, créant un monde dans lequel naviguent avec joie leurs fans.

Ces deux créateurs de génie, respectivement Georges Brassens et Hergé, alias Georges Remi, sont réunis dans le livre singulier Brassens et Tintin. Deux mondes parallèles que signe Renaud Nattiez aux éditions Les Impressions nouvelles. Qu’ils protestent ou non par des « peuchère ! » ou des « mille sabords ! », Renaud Nattiez a tenté de les rapprocher.

L’auteur l’admet en entrevue, il a tenté, avec ce livre, de « dissiper le paradoxe » voulant que ces deux monstres sacrés soient aux antipodes l’un de l’autre. Même si les deux hommes ne se connaissaient vraisemblablement pas et ne se sont pas fréquentés de leur vivant, ils ont vécu à la même époque et ont probablement été appréciés par le même public. Ceux-ci ne lésineront donc pas pour emboîter le pas à l’auteur et tenter de trouver un terrain commun aux idoles.

Passionné d’Hergé, Renaud Nattiez a feuilleté les planches de Tintin avant même de savoir lire et il s’apprête à publier un dictionnaire de Brassens. Mené par sa passion pour chacun d’entre eux, il a patiemment consigné les ressemblances entre leurs œuvres, soit, d’un côté, 24 albums de bande dessinée Tintin, et de l’autre, 300 chansons. « Lorsqu’on fait de la littérature comparée, ou de l’art comparé, le subjectivisme est un danger », reconnaît-il en entrevue.

Tout d’abord, il y a un certain style, une sorte de « vérisme », soit l’art de « faire vrai », même avec l’invraisemblable, qui s’applique à donner des contours très précis, et réalistes, à une réalité inventée, voire complètement fantaisiste.

Ainsi, Renaud Nattiez relève que les pays complètement inventés par Hergé, la Syldavie par exemple, que l’on retrouve dans les albums Le sceptre d’Ottokar, Objectif Lune, On a marché sur la Lune, L’affaire Tournesol et Tintin et le lac aux requins, deviennent, à travers ses dessins, aussi réalistes que des régions d’Europe ou du Congo.

Ligne claire et récit précis

Pour décrire le style du dessin d’Hergé, Renaud Nattiez parle de la « ligne claire » qu’on évoque en bande dessinée. « On pourrait dire que Brassens utilise une ligne claire en musique », dit-il en entrevue. Il parle ici de dessins et de textes précis qui permettent au public de sauter immédiatement dans l’histoire, qu’elle soit écrite ou dessinée.

Cette histoire, elle est capitale dans les deux cas. Et chez Hergé comme chez Brassens, les récits finissent par se superposer pour former une œuvre, une sorte d’immense roman foisonnant de personnages et de lieux. D’ailleurs, ces personnages finissent par avoir une vie qui leur est propre.

On apprend ici que Michel Trihoreau, par exemple, a écrit un recueil de nouvelles intitulé RenCONtres dans lequel il s’inspire des personnages de Brassens. Quant aux personnages d’Hergé, de la Castafiore à Rastapopoulos, on n’en compte plus « les parodies et les pastiches ».

Mais il est sans doute plus intéressant de noter les consonances ou les dissonances idéologiques entre les deux hommes, tout en s’intéressant davantage à leurs œuvres qu’à leurs vies.

Les copains d’abord

Parmi les plus évidentes, il y a cette attitude individuelle qui place l’amitié par-dessus tout, d’après la devise Les copains d’abord, si chère à Brassens.

Tintin, de son côté, vit dans un château, certes, le château de Moulinsart, mais avec ses copains : le capitaine Haddock et le professeur Tournesol. D’ailleurs, relève Nattiez, dès 1936, Hergé avait été invité par le magazine Cœurs vaillants à produire la série Jo, Zette et Jocko, une bande dessinée plus socialement acceptable que Tintin, parce qu’elle mettait en scène des jeunes avec leurs parents. « On considérait alors que le mode de vie de Tintin était amoral et donnait un mauvais exemple aux jeunes », dit Nattiez.

On peut aussi imaginer que c’est plutôt à travers le capitaine Haddock, antihéros porté sur la bouteille, que la rébellion d’un Hergé s’exprime. Il faut dire aussi que le jeune public d’Hergé l’empêchait sûrement de développer des thèmes aussi crus que ceux abordés par Brassens. Rien n’est plus improbable que de voir Tintin (dont certains en font un homosexuel) entonner dans ses pages le refrain « Quand je pense à Fernande, je bande » fredonné par Brassens.

Ainsi, reconnaît Nattiez, Hergé était au début de sa carrière ancré dans un mode de vie bourgeois plus traditionnel, tandis que Brassens était à la même époque un anarchiste affirmé.

Mais, foncièrement individualistes tous les deux, ils ont tenu, au cours de leur évolution, à nuancer leurs penchants. Brassens l’exprimera dans la mémorable chanson Mourir pour des idées, ou encore lorsqu’il chante au sujet d’un curé, « il me laisse dire merde, je lui laisse dire amen ».

Autre fait à noter, les deux hommes étaient, malgré les apparences, très peu portés sur les voyages. Hergé « a voyagé très tardivement », note-t-il, tandis que Brassens voyageait peu. Le gros de leurs œuvres a donc été imaginé dans leur petit bout de rue, comme dans la chanson Fidèle absolu, du chantre et poète français.

Toute comparaison est boiteuse, dit-on, l’essai de Renaud Nattiez ne fait pas tout à fait exception. On s’amusera cependant à faire revivre les deux génies derrière les lignes, et on saura gré à Renaud Nattiez de partager généreusement ses passions.

Brassens et Tintin. Deux mondes parallèles

Renaud Nattiez, Les Impressions nouvelles, Bruxelles, 2020, 192 pages