«Vie à vendre»: la tentation de la mort

Une cérémonie, le 25 novembre 2010, commémorait les 40 ans du suicide de l’auteur.
Photo: Toshifumi Kitamura Agence France-Presse Une cérémonie, le 25 novembre 2010, commémorait les 40 ans du suicide de l’auteur.

Yukio Mishima a été obsédé par la mort toute sa vie, jusqu’à son suicide, orchestré publiquement le 25 novembre 1970. Cette obsession, elle est encore au cœur de Vie à vendre, roman inédit de l’écrivain défunt, écrit en 1968, et qui vient d’être traduit du japonais au français par Dominique Palmé, chez Gallimard.

Après avoir raté son suicide, Hanio, jeune Japonais, offre sa vie à vendre dans une petite annonce où sont regroupées des offres d’emploi. Il se trouve du coup sollicité par une foule d’individus aux mobiles plus louches les uns que les autres, mais se tire miraculeusement d’affaire à chaque aventure, alors que d’autres meurent autour de lui.

Vie à vendre s’inscrit du côté plus léger des œuvres de l’écrivain japonais, qui a signé une centaine de titres en tout au cours de sa vie, du très marquant Confessions d’un masque, écrit au début de sa carrière, à sa tétralogie La mer de la fertilité, jusqu’à de nombreuses pièces de théâtre, nouvelles, essais. À l’origine, Vie à vendre est paru en feuilleton dans le Playboy japonais. Ensuite oublié au Japon, le roman a été redécouvert en 2015, à l’occasion des 90 ans de la naissance de l’auteur.

À travers les aventures rocambolesques d’Hanio, notamment auprès d’une femme vampire et d’un groupe obscur de gangsters japonais, ce sont les thèmes savamment exploités par Mishima qui refont surface. Ainsi, au fil des pages, il s’avère qu’Hanio, malgré ses pulsions suicidaires, est terrifié à l’idée de mourir. Enfilant les conquêtes dangereuses, à la manière d’un James Bond, il est rattrapé par la vulnérabilité qui n’est pas à toute épreuve. Tenté par le sexe, puis par l’argent, il abandonne ces passions successives pour se retrouver face à lui-même.

C’est cette honnêteté ultime qui fait l’intérêt de ce livre, qui pourrait autrement être vu comme un simple roman à rebondissements qui ne recule pas devant les invraisemblances. Mais le sens de l’absurdité de la vie est omniprésent dans l’intrigue, où le narrateur, lorsqu’il part en mission en risquant sa vie, n’hésite pas à afficher « Rupture momentanée des stocks », sur sa porte d’entrée : un avis à d’éventuels acheteurs de vie venus le visiter.

Marguerite Yourcenar aura dit de Mishima que son suicide était l’une de ses œuvres majeures. Il a exécuté un seppuku, suicide rituel japonais, après avoir raté un coup d’État, visant la réforme de la Constitution japonaise, avec son ami Morita Masakatsu. Le seppuku est un suicide par coupure au ventre. Accompagné de quatre jeunes gens de sa milice privée, la Société du bouclier, Mishima s’est donc enfoncé une dague dans le ventre, pendant que Morita Masakatsu tentait d’effectuer le kaishaku, soit de le décapiter avec un grand sabre, avant de se suicider à son tour. 

 Avant de mourir, Mishima a fumé des cigarettes impériales japonaises. Aura-t-il trouvé dans ce geste le sens final de sa vie ? Personne ne pourra le dire. Mais son questionnement n’était pas récent. Même s’il s’agit d’un roman mineur de l’écrivain, Vie à vendre en témoigne. Mais pour le véritable sens de la vie, il faudra aller lire ailleurs.

Vie à vendre

★★★ 1/2

Yukio Mishima, Gallimard, Paris, 2020, 266 pages