«For Today I Am a Boy» et «J’ai peur des hommes»: deux livres pour explorer les limites du genre

Les auteures confessent la difficulté de composer avec l’étranger, lorsqu’il habite à l’intérieur de soi.
Photo: Sumy Sadruni Agence France-Presse Les auteures confessent la difficulté de composer avec l’étranger, lorsqu’il habite à l’intérieur de soi.

« L’identité est la somme de nos appartenances », écrivait le Franco-Libanais Amin Maalouf dans son essai Les identités meurtrières. L’identité est plurielle, unique, en constante évolution et redéfinition.

Sa pluralité, toutefois, est rarement célébrée. L’identité fait l’objet, dans l’œil du dominant, d’un repli sur soi, selon l’auteur. Elle devient alors une arme extrêmement puissante qui lui permet de maintenir sa position privilégiée, de différencier arbitrairement le « Nous » des « Autres », se faisant le véhicule, consciemment ou non, de la partialité et de l’intolérance à travers les générations. Le poids de ces limites dans la perception et la construction de soi est au cœur du roman For Today I Am a Boy, de l’écrivaine canadienne Kim Fu, ainsi que du manifeste J’ai peur des hommes de l’artiste multidisciplinaire Vivek Shraya.

À travers le parcours — l’un fictif, l’autre réel — d’une femme trans racisée, elles témoignent de la cruauté, des humiliations, des regards désapprobateurs, de l’indifférence qui contraint au silence. Elles confessent la difficulté de composer avec l’étranger, lorsqu’il habite à l’intérieur de soi. Elles racontent surtout la peur omniprésente, écho du champ de bataille que constitue le corps de toutes les femmes — ce territoire trop souvent conquis, contrôlé, ravagé, miroir du traitement que l’on réserve à notre planète, aux plus démunis, aux marginaux.

Étranger chez les siens

Kim Fu n’est pas trans. Mais elle n’est pas étrangère au fait de se sentir isolée au sein de ses proches. Seule artiste dans une famille dans laquelle la médecine et la science étaient valorisées, elle n’a jamais correspondu aux attentes, s’accrochant à une liberté qui lui valait bien souvent déceptions, colère et mépris.

Le héros de son roman, Peter Huang, tente par tous les moyens de répondre aux aspirations de son père, un immigrant chinois résolu à s’intégrer à la société canadienne, au détriment des rêves et des sentiments du reste de la famille.

Seul fils parmi ses sœurs, Peter subit en silence la violence des rituels de la masculinité, des batailles et de l’intimidation des cours d’école aux commentaires toxiques objectivant les femmes. Or, dès que son père a le dos tourné, Peter rêve. Il enfile tablier, bijoux et talons hauts, fantasmant sur la fille qu’il pourrait être. Ce n’est que lorsqu’il se retrouve seul à Montréal, à l’âge adulte, qu’il intègre une communauté d’alliés et de militants ; un changement de paradigme qui le choque et le désarçonne. Jamais n’avait-il jusqu’alors entendu parler de la théorie queer et de l’identité de genre. Pour Peter, choisir son identité demeure une injustice béante, un luxe auquel les gens comme lui n’ont pas droit. Une frustration qui se transforme bientôt en reconstruction, en guérison.

Le récit de Kim Fu, par son recours aux archétypes, son respect littéral des codes du récit d’émancipation et sa timidité à explorer les thèmes abordés de fond en comble, porte une certaine lourdeur narrative qui n’éclipse jamais, cependant, ni l’empathie ni l’importance des réflexions abordées : la violence du conformisme, le déni de soi, l’héritage de la masculinité toxique, le privilège du militantisme.

La peur, moteur de changement

La prise de parole de Vivek Shraya, qui prend la forme d’un manifeste, doublé d’une conscience de soi aiguë et acérée, aurait de quoi déboussoler le personnage de Peter. Car chaque observation esquissée dans le roman de Fu est ici triturée, creusée, abordée dans sa pleine amplitude.

Comme Peter n’a pas encore accepté ni entamé sa transition, la crainte prédomine, sans ne jamais s’assumer complètement. Dans J’ai peur des hommes, cette même crainte devient un moteur de changement.

Vivek Shraya explore comment la masculinité lui a été imposée dès l’enfance, et continue de s’imposer une fois adulte parce qu’elle n’est pas assez femme, ou parce qu’elle en est une, tout simplement. De la performance forcée de la virilité que lui imposait sa vie d’avant, à la violence qu’elle vit quotidiennement comme femme trans, la seule échappatoire de l’artiste réside dans la pensée.

Alors qu’elle réfléchit au fil reliant la masculinité toxique, la misogynie, l’homophobie et la transphobie, Shraya imagine un monde où les contraintes de genre seraient moins restrictives ou carrément inexistantes. Son écriture douloureuse, bouleversante est transpercée de douceur alors qu’elle implore le lecteur de faire mieux, d’embrasser la différence, de comprendre que la haine est plus insidieuse que dichotomique.

« Et chaque fois que vous avez peur de moi ou de quiconque résiste aux attentes sociales en matière de genre, pourquoi ne pas plutôt vous mettre en question ? Et si vous nous appréciiez plutôt comme figures incarnant tous les possibles ? »

Avec la tolérance, la main tendue, l’ouverture du cœur qui se dégage de ces deux œuvres s’ouvre effectivement un univers des possibles ; un univers où les corps ne seront plus jamais prisons, où les femmes ne périront plus sous les coups, où l’expression de soi sera aussi sécuritaire qu’illimitée. Puissant.

For Today I Am a Boy 

★★★ 1/2

Kim Fu, traduit de l’anglais par Jeannot Clair, Héliotrope, Montréal, 2020, 360 pages 

J’ai peur des hommes

★★★ 1/2

Vivek Shraya, traduit de l’anglais par A. Des Rochers et K. La Mackerel, Les Éditions du Remue-ménage, Montréal, 2020, 96 pages