«Le triomphe de l’injustice»: le virus de l’injustice fiscale

Les idées des économistes Emmanuel Saez (photo) et Gabriel Zucman se rappro-chent de celles du chroniqueur américain nobélisé Paul Krugman.
Photo: Cayce Clifford Les idées des économistes Emmanuel Saez (photo) et Gabriel Zucman se rappro-chent de celles du chroniqueur américain nobélisé Paul Krugman.

Le 1er avril dernier, le chroniqueur américain Paul Krugman, Prix Nobel d’économie 2008, juge que la crise sanitaire, qu’il appelle avec ironie le « coronacoma », provoque une pause du capitalisme qui devrait pousser Donald Trump à « alléger la dureté du sort » de tant de gens « privés de leur revenu habituel ». Mais le président voudra-t-il renier ce que des progressistes dénoncent : le triomphe de l’injustice ?

Il s’agit du titre même de l’ouvrage d’Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, économistes dont les idées se rapprochent de celles de Krugman. Ces deux Français, qui, installés en Californie, enseignent à l’Université de Berkeley, ont publié en 2019, d’abord en anglais, leur livre très riche, fracassant, traduit cette année par Cécile Deniard. Ils y déplorent « la destruction du système fiscal hérité du New Deal, sans doute le plus progressif qui ait jamais existé dans le monde ».

Américain de naissance, Krugman perçoit, mieux que Saez et Zucman, les subtilités du paradoxe de sa nation, partage le côté irrationnel de ses compatriotes et maîtrise leur humour typique. Il aime rappeler que, dès 1906, c’est le président républicain Theodore Roosevelt, chef de l’aile libérale — ce qui serait aujourd’hui inimaginable — de son parti, qui lança l’idée d’« un impôt progressif sur toutes les fortunes » en vue, déclara-t-il, « d’empêcher l’influence d’une richesse énorme » !

Dans les années 1930, le cousin éloigné de Theodore Roosevelt, cette fois un président démocrate, Franklin Delano Roosevelt, orienta, par le New Deal, son parti vers le progressisme. Il fallait délaisser, chez les démocrates, l’esprit réactionnaire sudiste dirigé contre le Parti républicain qui, depuis la victoire politique de celui-ci à la guerre de Sécession, replâtrait un esprit nordiste, semi-libéral, triomphaliste.

Saez et Zucman expliquent qu’avant l’intrusion de l’injustice fiscale en 1981 sous le républicain Reagan, les États-Unis avaient établi lors du New Deal « [et ensuite conservé pendant près d’un demi-siècle] des taux d’imposition allant jusqu’à 90 % sur les plus hauts revenus ». Ils poursuivent : « Les bénéfices des entreprises étaient taxés à 50 % ; les grandes successions, à près de 80 %. » Il en résulta, rappellent-ils, le financement d’une éducation publique que le monde « envie encore » à l’Amérique.

Plus sensibles que Krugman à la comparaison avec l’Europe, les économistes français précisent que seul le Royaume-Uni connut, à l’époque, une taxation aussi élevée des plus hauts revenus. L’héritage progressiste du président américain F. D. Roosevelt et le fair-play britannique semblaient aller de pair.

Mais, insistent Saez et Zucman, qui proposent des remèdes peu réalistes au mal, les États-Unis, en 2018, ont été jusqu’à rivaliser dans l’injustice en taxant plus les travailleurs, au revenu déjà stagnant, que le capital !

Extrait de «Le triomphe de l’injustice»

Pour une infime minorité, la croissance a été exponentielle : pour les 0,1 % du haut, les revenus ont augmenté de 320 % depuis 1980 ; pour les 0,01 %, de 430 % ; et pour les 0,001 % (soit les deux mille trois cents Américains les plus riches), de plus de 600 %. Au cours de ces mêmes décennies, les classes populaires (la moitié de la population qui perçoit les revenus les plus bas) n’ont pratiquement bénéficié d’aucun gain de revenu réel.

À lire

Devrait-on augmenter l’imposition des plus fortunés ?, Éric Desrosiers, 15 mars 2019

https://www.ledevoir.com/economie/549961/devrait-on-augmenter-l-imposition-des-plus-fortunes

Le triomphe de l’injustice

★★★ 1/2

Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, Seuil, Paris, 2020, 304 pages