Que reste-t-il de nos amours?

À travers son personnage, Simon Lambert remet en question la théorie de Francis Fukuyama, qui affirmait en 1989 dans<i> «</i>La fin de l’histoire et le dernier homme» que la fin du communisme signifiait l’hégémonie des démocraties libérales.
Photo: Francis Vachon Le Devoir À travers son personnage, Simon Lambert remet en question la théorie de Francis Fukuyama, qui affirmait en 1989 dans «La fin de l’histoire et le dernier homme» que la fin du communisme signifiait l’hégémonie des démocraties libérales.

Dans Les crapauds sourds de Berlin, un jeune homme de 24 ans revient au pays après un voyage de plusieurs mois dans les capitales européennes, duquel il ne reste que la fatigue et les souvenirs d’un enchaînement de conquêtes et de plaisirs vertigineux.

De retour chez lui, à Québec, il se retrouve devant un centre-ville fragile, défiguré par une panoplie de chantiers et le vacarme des marteaux-piqueurs ; une faille passablement colmatée par les festivités du 400e anniversaire de la ville.

Après plusieurs expériences professionnelles qui l’ont mené de l’Allemagne au Yukon, en passant par la France, l’écrivain Simon Lambert a été frappé par le bruit incessant qui hantait les rues en perpétuelle reconstruction de la capitale. « C’est comme s’il y avait une faiblesse dans la ville, une fissure physique et sociale qui menace à tout moment de s’écrouler, mais sur laquelle on se contente d’apposer un diachylon dans l’espoir de la garder debout. »

Cette fragilité qui s’installe dans nos infrastructures et notre milieu de vie est posée dans le roman en reflet de nos relations humaines, de notre manière de les bâtir, de les entretenir, de les réfléchir, de notre manière d’aimer et de désirer.

« La vulnérabilité de la ville se reflète et se décuple dans le fait que nous sommes très isolés les uns des autres. Pourtant, on s’entête à nier cet isolement en envahissant l’espace social avec une série de fêtes et de divertissements. Ironiquement, on fait la promotion du vivre-ensemble, alors qu’il est plus difficile que jamais de créer des liens, » précise l’écrivain.

La violence de cette réflexion hante le roman, comme en témoigne l’extrait en épigraphe, emprunté à Nelly Arcan : « Était survenue avec la disparition du désir une extraordinaire intolérance au mouvement, au bruit, aux autres. »

L’amour sur catalogue

Dans cette ville essoufflée où tout, même les rapports amoureux, se consomme, où le désir se calque sur l’imagerie virulente d’une pornographie grugeant l’espace public autant que les esprits, que signifie aimer quelqu’un, que reste-t-il du couple ?

« On a tous l’espoir de vivre quelque chose de fort avec quelqu’un d’autre. Or, ce n’est pas toujours l’amour qui tient les gens ensemble », soutient Simon Lambert, citant le déséquilibre causé par l’inégalité entre les hommes et les femmes, et « l’utilisation » que les premiers font des secondes.

« Les fonctions dans lesquelles on a cherché à restreindre les femmes sont révélatrices de nos propres limites. Si on n’est pas en mesure de se questionner dans l’intime sur nos comportements envers la personne aimée, si on est incapables d’être à deux entièrement, comment peut-on espérer se poser des questions sur nos problèmes sociaux et travailler ensemble pour les régler ? »

Alors que le narrateur du roman réfléchit sur sa consommation excessive des « divas du Net » et qu’il se remémore les inconnues qui se sont brièvement glissées sous ses couvertures, il est peu à peu confronté à l’abdication, à l’espoir, à l’exploitation et à la prise de paroles de femmes qui n’en peuvent plus.

Surgit dès lors entre les lignes l’écho de la violence quotidienne à laquelle elles font face, la constante dualité qui oppose leur construction identitaire et leur réduction symbolique au simple bien de consommation.

« Il y a une parole très cohérente des femmes qui prend forme en ce moment, à travers les mouvements #MoiAussi et #Agressionnondénoncée, entre autres, » estime le romancier.

« Du côté des hommes, la réponse n’est pas aussi concertée et, dans le contexte actuel, il est difficile pour eux d’entrer dans l’espace de dialogue. Mais tôt ou tard, si rien ne change, ils vont se ramasser un râteau. Comme le disait Virginie Despentes dans son texte sur Roman Polanski, les femmes ont suffisamment absorbé. “On se lève et on se casse. On gueule. On vous emmerde.” Avec raison. »

La fin de l’histoire

En dénonçant le stoïcisme et le consumérisme qui définissent nos relations amoureuses et sociales, Simon Lambert souligne les ratés d’un système auquel on s’accroche aveuglément depuis la chute du mur de Berlin.

À travers son personnage, il remet en question la théorie de Francis Fukuyama, qui affirmait en 1989 dans La fin de l’histoire et le dernier homme (Flammarion) que la fin du communisme signifiait l’hégémonie des démocraties libérales.

« Je refuse de croire que nous sommes arrivés à un terme de notre évolution sociale, soutient l’auteur. Ce n’est pas vrai que les moyens qu’on se donne pour bâtir nos sociétés conviennent. Quand on voit ce qui se passe du point de vue de l’environnement, on comprend bien qu’on est en train de l’échapper. »

Une conviction exacerbée par les conséquences de la COVID-19. « Notre bâti social est extrêmement fragile. Je travaille au bureau de circonscription de Jean-Lesage, et on reçoit des dizaines d’appels de gens qui n’avaient pas de fonds d’urgence et qui se retrouvent complètement démunis. Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas. Le statu quo ne peut être maintenu. »

Les crapauds sourds de Berlin

Les touristes et les feux d’artifice abondent dans le quartier historique de Québec, où se déroulent toute l’année les festivités du 400e anniversaire de la ville. Mais, parmi les sourires factices et les flashs des appareils photo, le protagoniste du roman Les crapauds sourds de Berlin ne perçoit que la désolation : celle d’une ville défigurée par les chantiers, celle d’une société où l’amour est un produit de consommation comme les autres. Ici, les personnages se construisent pas à pas, aussi machinalement que dans le réel, à travers des interactions sociales où les mots en cachent d’autres, où les regards fuyants en révèlent plus que les flamboyantes colères. L’écriture dense et analytique de Simon Lambert n’entame en rien le souffle anxiogène qui se dégage de l’oeuvre. En abordant la violence du désir des hommes, l’écrivain offre une réflexion labyrinthique et d’un réalisme dénué d’éclat sur le libre arbitre et sur les possibilités qu’offre demain. Brillant.

Les crapauds sourds de Berlin

★★★★

Simon Lambert, Hamac, Montréal, 2020, 448 pages