«Boat-People»: vie et mort de la justice

Sharon Bala évoque l’accostage du «MV Sun Sea», un navire transportant des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants tamouls fuyant la persécution au Sri Lanka, sur les côtes de la Colombie-Britannique en août 2010.
Photo: Nadra Ginting Sharon Bala évoque l’accostage du «MV Sun Sea», un navire transportant des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants tamouls fuyant la persécution au Sri Lanka, sur les côtes de la Colombie-Britannique en août 2010.

Boat-People, premier roman de la Canadienne Sharon Bala, s’ouvre sur ces paroles célèbres de Martin Luther King Jr. : « Nous avons beau être tous venus sur différents navires, aujourd’hui, nous sommes tous dans le même bateau. »

Au-delà de leur adéquation avec la situation dans laquelle nous plonge la COVID-19, les propos du célèbre militant hantent les pages de ce récit ambitieux, qui explore les ambivalences, les biais inconscients et les dérives éthiques et humanitaires dont sont tributaires les réfugiés et les demandeurs d’asile.

Sharon Bala évoque l’accostage du MV Sun Sea — un navire transportant des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants tamouls fuyant la persécution au Sri Lanka — sur les côtes de la Colombie-Britannique en août 2010. Pendant de longues semaines, ils ont traversé l’océan, entassés, assoiffés et affamés, dans l’espoir d’un avenir meilleur.

Un accueil froid

L’accueil que leur réserve le Canada est toutefois bien froid. Selon les autorités, le bateau est lié aux Tigres tamouls, une organisation classée terroriste. À leur arrivée, les hommes et les femmes sont séparés, et emprisonnés, certains pendant des mois entiers, dans l’attente d’une enquête d’admissibilité.

L’interminable attente, l’angoisse de la séparation et les conséquences post-traumatiques du conflit s’incarnent sous les traits de Mahindan, un migrant contraint à regarder son fils grandir, découvrir et embrasser une nouvelle culture à travers les barreaux de sa prison.

Le caractère unidimensionnel de sa déchirante perspective est contrebalancé par sa présentation en alternance avec les points de vue de Priya, une jeune stagiaire au barreau qui se retrouve malgré elle à représenter les réfugiés, et de Grace, une Canado-Japonaise de troisième génération qui arbitre le cas de Mahindan.

Pour aborder ce sujet délicat et hautement controversé, l’écrivaine fait le choix de la compassion. Envers les demandeurs d’asile, bien sûr, suspendus entre l’espoir et l’insécurité d’un procès, jouxtant leurs souvenirs de la beauté surnaturelle du Sri Lanka à ceux des bombes, des sifflements et de l’odeur putride de la mort. Mais aussi envers ceux qui les jugent et les défendent, contraints de franchir une panoplie de préjugés, de frustrations et d’obstacles pour mener leur travail à bien.

La prose émotive et engagée de Bala laisse peu de doutes sur ses opinions à propos du système de justice canadien et des politiques antimigratoires. Ce qu’elle parvient à mettre en lumière, toutefois, c’est comment tous les acteurs de ce système, chacun à leur façon et avec des conséquences variables, contribuent à sa violence et à ses dérives éthiques et humanitaires.

La notion de vérité

Dans un débat où la peur, l’ignorance et l’opinion ont souvent préséance sur les faits et la tolérance, dans un monde où le luxe du choix n’est offert qu’à ceux qui se trouvent au sommet, l’autrice interroge les contours de plus en plus flous entourant la notion de vérité. « Ce qui compte, ce n’est pas ce qui est vrai ou faux. Ce qui compte, c’est ce que les gens, les autorités canadiennes, croient vrai ou faux. Ce qu’ils veulent croire vrai ou faux. »

Extrait de «Boat-People»

 Au moins dix familles tamoules auraient volontiers pris soin de lui, dit Charlie en mettant son clignotant pour changer de voie.
Aucune d’entre elles n’est agréée comme famille d’accueil, dit Priya.
Elle avait déjà eu cette discussion avec Gigovaz. N’a-t-on pas eu notre leçon à ce sujet ? avait-elle raillé. Voler des enfants à leurs familles autochtones pour les mettre chez les Blancs ? Et puis quoi encore ? Une école spéciale dirigée par des pédophiles ? Elle s’était tellement emportée qu’elle n’avait plus su ce qu’elle disait. 

Boat-People

★★★ 1/2

Sharon Bala, traduit de l’anglais par Véronique Lessard et Marc Charron, Mémoire d’encrier, Montréal, 2020, 448 pages