Le génie des maths qui croyait en Dieu

Rien de doctrinaire dans l’exercice que propose Daniel Tammet: le suivre pas à pas dans sa redécouverte de la foi en prenant des chemins intimes autant qu’historiques, sociopolitiques et poétiques.
Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse Rien de doctrinaire dans l’exercice que propose Daniel Tammet: le suivre pas à pas dans sa redécouverte de la foi en prenant des chemins intimes autant qu’historiques, sociopolitiques et poétiques.

Son nouveau livre s’intitule Fragments de paradis. En France, ce petit bouquin en forme de longue « lettre à un ami non croyant » se dirige peu à peu vers le palmarès des meilleures ventes.

Comme ça avait été le cas de la première œuvre autobiographique de Daniel Tammet, Je suis né un jour bleu (Les Arènes, 2007), où l’on découvrait le destin exceptionnel de cet enfant autiste, jadis prisonnier de ses incapacités à socialiser, devenu génie acclamé sur les plateaux de télé pour ses exploits mathématiques. Il n’a pas fini de nous surprendre.

Après avoir passionné le monde entier en trouvant les mots justes pour expliquer le fonctionnement de son cerveau hors norme, celui qu’on aurait pu croire farouchement épris de rationalité nous emmène sur le territoire mystérieux de la foi chrétienne.

Un drôle de choix

Rien de doctrinaire dans l’exercice que Tammet nous propose : le suivre pas à pas dans sa redécouverte de la foi, en prenant des chemins intimes autant qu’historiques, sociopolitiques et poétiques.

À la question « comment et pourquoi devenir chrétien alors que tout semble s’y opposer ? », le livre offre une multitude de réponses.

Né dans une famille anglaise férocement athée, ayant évolué toute sa vie dans un système scolaire déconfessionnalisé et étant doté d’un esprit mathématique surpuissant, Daniel Tammet n’entre pas vraiment dans les cases du bon chrétien pratiquant. Sans cesse, on le questionne sur ce drôle de choix. Obéir à sa foi, c’est évidemment entrer dans un monde incompris, qui soulève l’adversité.

« Écrire ce livre est ma manière, douce, argumentée et rationnelle de répondre à cette adversité », dit-il au moment de notre rencontre à Paris, où il vit depuis 12 ans et parle un français admirable (l’une des 10 langues qu’il parle couramment). « Il s’agit pour moi de raconter comment la religion peut être poétique et spirituelle sans être tyrannique et doctrinaire. Il y a une manière contemporaine de vivre sa foi, loin du dogmatisme, avec de la place pour imaginer plusieurs rapports à Dieu. Sur ce chemin, j’ai été beaucoup inspiré par les baptistes, qui vivent leur vie religieuse dans un dialogue très ouvert, et même dans une forme d’autocritique constante. »

Sur un chemin cahoteux

La route vers la foi n’a pas été tranquille. C’est ce chemin que Tammet raconte, bien davantage que sa vision du christianisme ou son regard sur Jésus.

« Devenir croyant a été un processus à la fois rationnel et irrationnel », analyse-t-il. C’était un processus rationnel parce que je suis arrivé à la religion après avoir soupesé ce choix avec des arguments scientifiques, philosophiques et sociopolitiques. Mais c’est aussi un processus irrationnel parce que la foi s’est également imposée par une sorte de mysticisme, ou de nécessité poétique. Pour moi, la foi est au confluent de tout cela. »

La route commence au cœur de l’enfance, quand le petit Daniel est confronté à la mort pour la première fois. De questionnements métaphysiques en glissements philosophiques, Fragments de paradis s’intéresse ensuite au récit (réel ou imaginé) de vie de Jeanne Calmant, la supercentenaire française qui a vécu jusqu’à 122 ans.

« Elle est pour moi une représentation du mystère du temps qui passe et qui me paraît insondable, dit Tammet. Et, au sujet du temps, je trouve la science insuffisante. En expliquant le passage du temps par des notions purement factuelles, la science ne répondait pas à mon besoin adolescent de comprendre la chose de façon plus organique. C’est en lisant saint Augustin, par exemple, que les choses se sont éclairées pour moi. Le temps, finalement, est apparu comme une question plus spirituelle que scientifique ou même philosophique. »

Il y a une manière contemporaine de vivre sa foi, loin du dogmatisme, avec de la place pour imaginer plusieurs rapports à Dieu. Sur ce chemin, j’ai été beaucoup inspiré par les baptistes, qui vivent leur vie religieuse dans un dialogue très ouvert, et même dans une forme d’autocritique constante.

 

Détour par la Lituanie, où Daniel Tammet a vécu au début de sa vie adulte, et où catholicisme et communisme ont fait très mauvais ménage. Le livre offre un regard inusité sur ce bout d’histoire.

« En Lituanie, la religion a fini par constituer une bouée de sauvetage contre la tyrannie du politique. C’est le contraire du Québec, par exemple, où la population était très religieuse avant de se détourner du catholicisme pour se tourner vers l’État. Ces histoires me passionnent. »

« Je compris que les fidèles avaient été les premiers résistants au régime soviétique, la foi et le courage se nourrissant l’un l’autre, écrit-il. Les Lituaniens sont les plus jeunes chrétiens d’Europe : l’Église ne s’est établie qu’en 1387. Malgré, ou peut-être grâce à cela, ils prient encore beaucoup, observent leurs rites, tout en s’inscrivant dans leur temps : il nous arrivait de croiser dans la rue des prêtres glabres enfourchant leur grosse moto et nous faisant labas, bonjour de la main, avant de boucler leur casque et de démarrer. »

Ainsi va le récit de Daniel Tammet, souvent à cheval sur le politique et le religieux, avec une écriture simple et fluide.

 

Fragments de paradis

Daniel Tammet, Les Arènes, Paris, 2020, 165 pages