«Le monstre de la mémoire»: se souvenir pour mieux recommencer

Yishaï Sarid publie une œuvre déchirante, entre pragmatisme, douleur et déni.
Katarina Ivanisevic Yishaï Sarid publie une œuvre déchirante, entre pragmatisme, douleur et déni.

Il y a 75 ans, le 27 janvier 1945, les soldats de l’Armée rouge entraient dans le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, en Pologne, libérant aussi peu que 7000 survivants. En tout, plus de 1,1 million de personnes, dont un million de Juifs, ont perdu la vie dans cet immense complexe de 42 km2, devenu depuis le symbole de la Shoah.

Aujourd’hui, ce lieu de sinistre mémoire fascine plus que jamais. L’année dernière, plus de deux millions de personnes ont visité les ruines de ce camp de la mort, marchant sur les pas de détenus, pénétrant dans les caves du Block 11 où des expériences tristement célèbres ont donné naissance au Zyklon B, cet insecticide ultérieurement utilisé à grande échelle par les nazis dans les chambres à gaz.

Le tourisme de l’horreur et les questions éthiques qu’il soulève sont au cœur du nouveau roman de l’écrivain israélien Yishaï Sarid, Le monstre de la mémoire, une œuvre déchirante oscillant entre pragmatisme, douleur et déni. Devenu spécialiste de l’Holocauste malgré lui, un historien israélien accompagne des groupes de lycéens dans les camps de la mort. Ces « voyages de la mémoire », systématisés par l’État hébreu, visent à se réapproprier le discours, à ériger la survie en victoire. Dans une forme de pèlerinage, les élèves sont invités à se draper de la bannière du pays et à entonner l’hymne national en souvenir des victimes, à transformer l’adversité en grandeur.

Rédigé sous la forme d’une lettre adressée au président de Yad Vashem, l’Institut international pour la mémoire de la Shoah, le roman offre une immersion dans l’expérience d’une fréquentation intime et quotidienne des processus d’extermination nazis.

Comme le narrateur qui voit peu à peu son rapport au monde et aux autres entamé par l’entretien systématique et inflammable d’une mémoire officielle, le lecteur est bousculé, contaminé, soufflé par les émotions contradictoires qui se dégagent d’une telle mission ; la solitude, la sollicitude, l’impuissance, le désespoir, puis la rage, au risque de, peu à peu, être délesté du poids de l’injustice par l’indifférence, la volonté de fermer les yeux.

Sarid s’attarde sur cette banalité presque cinématographique de l’atrocité pour confronter cette mise en scène de la mémoire à sa propre absurdité, à son proche échec. Avec un ton si mécanique qu’il en devient incisif, d’une ironie si détachée qu’elle frôle la cruauté, il témoigne de l’impossibilité de transmettre et, par conséquent, de cette fatalité qui contraint l’histoire à se répéter.

On aura souvent l’impression d’avoir déjà lu ces questionnements qui renoncent à éviter le piège de la dichotomie. Heureusement, le romancier parvient à relier les échos de cette tragédie à celle qui se déroule sous nos yeux aujourd’hui, attestant des ravages perpétrés par les autorités — ici israéliennes, mais qui ne sont pas sans rappeler les propos tenus quotidiennement par un président plus près de chez nous —, montrant du doigt un bouc émissaire ethnique, légitimant les conflits géopolitiques qui secouent le Proche-Orient, implantant avec minutie, une à une, les graines de la haine.

Extrait de «Le monstre de la mémoire»

Apparemment, il est difficile de haïr des gens comme les Allemands. Regardez les photos de l’époque, soyons honnêtes, ils ont l’air vraiment cool sur leurs motos, parés de leurs beaux uniformes, aussi sereins que les top-modèles qui s’affichent sur les panneaux publicitaires. Aux Arabes, on ne pardonnera jamais leur aspect, leurs joues mal rasées, leur pantalon marron pattes d’éléphant, leur maison sans enduit, les eaux usées qui se déversent au milieu de leurs ruelles et leurs enfants aux yeux gonflés d’orgelets. En revanche, on a envie de ressembler à ces Européens-là, blonds et si propres sur eux. 

Le monstre de la mémoire

★★★

Yishaï Sarid, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Actes Sud, Arles, 2020, 160 pages