1927-2020: Uderzo, ou quand le menhir tombe

<p>La carrière du dessinateur d’Astérix et Obélix, Albert Uderzo, a pris son envol en 1950, peu de temps avant qu’il ne rencontre son complice René Goscinny.</p>
Photo: Joël Saget Agence France-Presse

La carrière du dessinateur d’Astérix et Obélix, Albert Uderzo, a pris son envol en 1950, peu de temps avant qu’il ne rencontre son complice René Goscinny.

Uderzo : le patronyme du créateur était presque aussi connu que le prénom de sa célèbre création. On parle bien sûr d’Astérix, personnage de bande dessinée qu’Albert Uderzo conçut jadis avec son complice René Goscinny. Or, c’est le non moins fameux compère du petit héros gaulois, l’imposant porteur de menhirs Obélix, qui vint en premier, celui-là le fruit de la seule imagination d’Uderzo, décédé dans son sommeil mardi à l’âge vénérable de 92 ans des suites d’une crise cardiaque. Mort d’un géant de la bd, ou quand le menhir tombe.

Né à Fismes dans le nord-est de la France au sein d’une famille issue de l’immigration italienne, Albert Uderzo, Alberto à l’origine, souffrit beaucoup dans son enfance du racisme anti-italien qui avait alors cours dans le pays. Aussi retira-t-il le o de son prénom afin que celui-ci sonne davantage « français ». À cet égard, comme l’évoquait Le Monde mardi : « Rappeler ses origines italiennes, en espérant l’entendre les revendiquer, était tout aussi vain. “On est très français”, aimait-il marteler. »

De la même manière, il refusa toujours qu’on associe son travail en bande dessinée à la populaire veine dite franco-belge.

Pour le compte, sa passion du dessin se développa au contact des aventures illustrées de Mickey Mouse, de Walt Disney. Les bandes dessinées de Popeye le marin, de Max Fleischer, reproduites dans Le Petit Parisien, eurent un retentissement majeur également et, de l’aveu d’Uderzo, lui revinrent en mémoire au moment de mettre en images les premières bagarres des irréductibles Gaulois contre les malheureux Romains.

Avant d’en arriver là, Albert Uderzo débuta extrêmement jeune dans le métier. À 14 ans en effet, et ce, grâce à l’intervention d’un frère aîné croyant au talent de son cadet, il fut embauché comme apprenti par la Société parisienne d’édition, spécialisée entre autres choses dans les publications pour enfants.

Interrompue par le service militaire, sa carrière bourgeonnante reprit en 1950. Uderzo occupait alors la fonction de « reporter-dessinateur » pour France Dimanche, croquant divers événements d’actualité, telle cette échauffourée notoire survenue à l’Assemblée nationale. C’est à cette époque qu’il rencontra Yvon Chéron, responsable de l’agence belge International Press, et par l’entremise de laquelle il fit la connaissance de plusieurs pairs, dont René Goscinny, alors fraîchement rentré des États-Unis.

Leurs influences artistiques les rapprochant d’emblée, une amitié naquit aussitôt entre les deux hommes qui ne tardèrent pas à s’associer. On connaît la suite.

Un succès retentissant

On en faisait état : Uderzo eut, seul, l’idée du personnage d’Obélix. Astérix découle en revanche d’un concept formulé par Goscinny, qui eut l’instinct de contraster les deux larrons. Dans ses Mémoires, Uderzo en témoigne, pour ne pas dire « rend à César » ce qui lui appartient : « Mes premiers croquis laissent apparaître un personnage assez grand pour rester proche de l’image des Gaulois qui est véhiculée. René me soumet alors l’idée d’un personnage plutôt petit, malingre, pas forcément intelligent, pas beau, mais roublard et futé, contrairement à l’usage en vigueur qui impose que l’on crée des héros bien faits afin que les enfants s’identifient à eux. »

L’éditeur Dargaud se borna à tirer un modeste 6000 exemplaires de l’album Astérix le Gaulois, en 1961, après que les péripéties de ce dernier et d’Obélix ont été publiées dans le magazine Pilote à partir de 1959. Il fallut évidemment retourner sous presse. Plusieurs fois.

Ainsi, le second album, La serpe d’or, bénéficia d’un tirage de 20 000 exemplaires à sa sortie l’année suivante. En 1963, ce fut un chiffre initial de 40 000 exemplaires pour Astérix et les Goths.

Riche en jeux de mots spirituels et en références historiques aussi fines que ludiques, l’univers d’Astérix séduisit avec son mélange de bonhomie, d’anachronismes loufoques et de satire (de politique, sociale, institutionnelle, etc.). Les ventes ne tardèrent pas à exploser.

Jusqu’ici, plus de 380 millions d’albums ont été vendus, contre 230 millions pour Tintin, à titre comparatif.

Parfois, quand le succès survient dans un couple, il le vit mal, il ne résiste pas. Mais entre [René Goscinny et moi], cela a duré. Chacun respectait le rôle de l’autre.

 

D’ailleurs, Albert Uderzo, qu’on décrivait volontiers comme un homme sensible et sans malice, un peu comme Obélix en l’occurrence quand on y pense, pouvait perdre son calme lorsqu’on célébrait dans les médias le succès du reporter belge en négligeant celui d’Astérix et Obélix.

Idem pour ces critiques parfois très dures quant à ses talents de scénariste après qu’il eut décidé de poursuivre les aventures d’Astérix et Obélix après le décès prématuré de René Goscinny, en 1977 (à cela s’ajouta une pénible saga judiciaire qu’il remporta, mais l’ayant opposé, avec sa conjointe Ada Milani, à leur propre fille Sylvie).

Fructueuse association

Pour autant, Albert Uderzo ne devint jamais amer. Dans une entrevue accordée au journal Le Parisien pas plus tard qu’en 2018, il se souvenait encore avec chaleur de son partenaire et ami : « René est toujours avec moi. On était comme cul et chemise, on ne pouvait pas se passer l’un de l’autre. Avec lui, c’était facile : il se mettait à l’ouvrage, il pondait un scénario comme ça. Il n’y avait rien à jeter et je me mettais au travail. Je dessinais la première planche, c’était magique ! Parfois, quand le succès survient dans un couple, il le vit mal, il ne résiste pas. Mais entre nous, cela a duré. Chacun respectait le rôle de l’autre. »

Outre Astérix et Obélix, Uderzo créa avec Goscinny la série Oumpah-Pah, et avec Jean-Michel Charlier, la série Tanguy et Laverdure.

À ce jour, Obélix a engendré dix dessins animés, dont les classiques Astérix et Cléopâtre (1968) et Les douze travaux d’Astérix (1976), réalisés par Goscinny et Uderzo eux-mêmes, ainsi que quatre films en prises de vues réelles, dont le culte Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre (2002), d’Alain Chabat.