Et là, Hugues Corriveau

Le nouveau recueil d’Hugues Corriveau  se présente sous la forme de quatorze élégies :  sept au père, sept à la mère
Marie-France Coallier Le Devoir Le nouveau recueil d’Hugues Corriveau se présente sous la forme de quatorze élégies : sept au père, sept à la mère

«On s’est fait soi-même à partir de ce qu’on a fait de nous », écrivait Jean-Paul Sartre. Ce n’est pas nous qui le citons, mais Hugues Corriveau, rencontré à son domicile, dans la foulée de la parution de son dernier recueil de poésie, Et là, mon père, suivi de Et là, ma mère.

Ainsi, pour bien saisir l’écrivain et, incidemment, sa poésie, il faut remonter le long de sa mémoire, tracer la ligne erratique de ses origines jusqu’au premier jour, celui où il est né : « Quand je suis sorti de ma mère, si je me suis mis à crier c’est parce que je naissais à Sorel, pas parce que je vivais. » Il a détesté Sorel et cette boutade, qu’il répète à tout vent, semble être une façon d’apaiser de mauvais souvenirs.

 

Heureusement, de la même façon que la lumière trouve parfois son chemin dans les brèches, la culture est entrée dans la maison familiale par des voies inattendues : « Je ne viens pas d’une famille intellectuelle. Ce qui est étrange chez mes parents, c’est qu’ils n’avaient pas les moyens d’acheter des livres. Ils ne venaient pas de milieux littéraires, sauf qu’ils se sont littéralement entichés du théâtre à Radio-Canada. Le jeudi et le dimanche, on y jouait des pièces de Tchekhov, de Dubé et compagnie et, donc, la culture est entrée chez nous par la télé. »

Ces pièces de théâtre télévisées ont aussi exercé sur lui une grande fascination, annonçant en quelque sorte la vie qui l’attendait : « L’adolescence que j’ai eue en est une du XIXe siècle. Avec mon frère, on se réunissait avec deux, trois amis fous, et nos vendredis soirs d’ados, c’était de fermer les stores, de s’enfermer dans le salon de ma grand-mère, de s’allumer des chandelles et de se lire des poèmes. »

Le rituel de ces soirées n’allait jamais le quitter, mettant au monde l’écrivain qui publie aujourd’hui son 36e ouvrage. Poète, essayiste, nouvelliste et romancier, il n’a jamais pu s’imaginer auteur d’un seul genre : « J’ai toujours deux, trois manuscrits sur la table de travail. Je fonctionne par pulsion. Quand je me lève, je ne sais pas si je me lève en état de poésie, en état de nouvelles ou en état de roman. Est-ce que c’est une chance ? Je ne sais pas. C’est la nostalgie de l’auteur complet. »

En dépit du poids important de son œuvre — aussi littéral que symbolique —, il assure qu’il n’a rien perdu de l’élan de sa jeunesse. En riant, il avoue que « personne ne va croire ça, que Corriveau est naïf ». Pourtant, il lui suffit de se projeter dans le regard de ses parents pour renaître enfant : « Bien sûr, je suis un vieil enfant. C’est ce qui fait la naïveté. Surtout quand les parents vivent toujours, on n’en revient pas d’être encore enfant dans le discours de l’autre. »

Enfant, à la vie, à la mort

Ce nouveau recueil est en réalité la suite d’Et là, mon cœur, paru en 2015 au Noroît, projet né d’une admiration sans borne pour Homère est morte, d’Hélène Cixous, « une immense auteure pas connue, parce qu’elle est trop compliquée ». La mère de Cixous a 100 ans lorsqu’elle écrit ce récit, tissé d’une narration poétique lente. Selon Corriveau, ce récit n’a pas beaucoup d’émules : « Ce qui est infiniment rare dans la littérature, c’est l’admiration d’une fille pour sa mère. Il n’y a aucune acrimonie. Et à partir de l’admiration, de l’écriture, du sujet, ce livre-là m’a porté littéralement. Je me revois travailler ça en même temps que je le lisais. »

Et là, mon cœur est la vigie d’un fils aimant qui observe ses parents avancer vers l’effacement, tentant de les retenir : « Et là, mon cœur est venu d’une image. J’ai imaginé mes parents devant le pont des âges, et je leur dis, pendant tout le livre : ne traversez pas. C’est tout. » Le projet aurait pu en rester là, sauf que deux ans plus tard, son père est mort, faisant ainsi germer l’idée d’un second volet : Et là, mon père suivi de Et là, ma mère.

Ce nouveau recueil se présente sous la forme de quatorze élégies — sept au père, sept à la mère —, qui rendent hommage à des parents aimés aux frontières de la mort. Dans une temporalité suspendue, qui permet la superposition de multiples présents, ses parents se déclinent dans l’embellie de leur vie : « J’ose espérer que ce qui transparaît est la réalité de gens vivants et l’image un peu surfaite que moi je m’en fais. Ce n’est pas eux qui deviennent exceptionnels, c’est l’image que j’ai d’eux. »

Le poète est très conscient que le portrait de ses parents y est un peu lisse. C’est là l’influence de Cixous : l’idée d’un récit où ne poindrait aucune acrimonie. Le résultat est apaisant, empreint de douceur, même si la proximité de la mort offre des moments poignants. Les élégies au père présentent ces moments de veille, où la mort et la vie s’entremêlent dans une lutte immobile, régie par une pénible respiration. C’est que son père a lutté longtemps avant de capituler : « Il était horriblement fort. Il n’a ni bu, ni mangé, il était sur la morphine et il a duré dix jours. Sans ouvrir les yeux, il a tenu physiquement. »

Le segment sur sa mère ne présente pas la même tension. La mort assombrit son amour, certes, et la vieillesse a ses moments d’ennui, mais la vie grouille toujours : « Ma mère aura 98 ans en juillet. Elle lit un livre par semaine. Elle a toute sa tête. Elle vit encore dans sa maison avec ma sœur. C’est une bionique. Rafistolée de nombreuses fois et toujours debout. »

La mort, en temps et lieu

Les mots de Corriveau nous proposent donc une vision de ses parents, dans ce « là », un ici et maintenant multiplié en autant de moments simples et magnifiés. Cela étant, en dépit de l’inclination de l’auteur pour la vie, celle-ci est bel et bien engagée sur le terrain miné de la mort. Notre fin attendue occupe une place importante dans le recueil, même si, en entrevue, l’auteur lui refuse l’estrade : « Là, oui, je pense parfois à la mort de ma mère. Celle de mon père a apporté cette conscience-là. Mais philosophiquement, de nous penser morts, de nous voir morts, je ne conçois pas ça, parce que ce qui me semble être l’énergie fondamentale qui nous anime, c’est la vie. Alors y a quelque chose qui, pour moi, est antinomique. »

À vrai dire, la mort se résume à une équation assez simple : « Y’avait rien avant qu’on vienne. Y’a rien après, c’est tout. Pourquoi on s’en étonnerait. De toute façon, si Dieu existe, il ne me regarde pas. » La concentration de l’homme de lettres est à tel point centrée sur la vie que c’est à partir d’elle qu’il jauge la mort : « Y’a deux morts. Y’a sa mort à lui. Mais celle qui est lui en moi. » Cette préoccupation trouve d’ailleurs un écho clairvoyant chez le narrateur qui, s’adressant au père, se questionne : « Meurs-tu à moi plus qu’à toi-même ? »

Ainsi, même s’il en porte la douleur et le souvenir, la mort attendra. Et pourquoi pas ? La vie s’offre à qui lui tend les bras, et l’écrivain semble avoir une bonne portée : « On ne peut pas se révolter. Pas à 71 ans. Il faut admettre ce qui est acquis. Je n’ai qu’une seule ambition, c’est de rester dans cette volonté de l’avenir. »

​Et là, mon père, suivi de Et là, ma mère 

Hugues Corriveau, Éditions du Passage, Montréal, 2020, 99 pages