Deux livres pour ne jamais oublier Haïti

Une marchande de fruits et légumes à Port-au-Prince
Photo: Chandan Khanna Agence France-Presse Une marchande de fruits et légumes à Port-au-Prince

« N’oublions jamais d’où l’on vient. » La phrase, qui revient comme un leitmotiv entre les pages du plus récent roman de Véronique Marcotte, La géographie du bonheur, pourrait aussi être le credo des personnages du recueil de nouvelles Ayiti de Roxane Gay, à une nuance près. C’est que, même s’ils le souhaitaient, ces membres de la diaspora haïtienne se heurtant sans cesse aux préjugés à travers lesquels on les observe ne pourraient jamais vraiment oublier, ne serait-ce qu’un instant, qu’ils ne sont pas nés aux États-Unis. Ne jamais oublier d’où ils viennent signifie pour eux de toujours se souvenir de ce pays qu’ils portent dans leur cœur, une Haïti bien différente de celle que décrivent les médias ou que colporte la rumeur.

« Madame V., est-ce que vous croyez qu’il existe une géographie du bonheur ? » demande une jeune fille à l’alter ego de Véronique Marcotte lors d’une conférence à laquelle elle participe pendant sa première visite sur l’île, lors de la Foire internationale du livre d’Haïti. Elle renoue avec les Antilles quelques années plus tard, pour une résidence d’écriture, avec l’envie de trouver réponse à cette question à la fois inspirante et vertigineuse, « si toutefois elle survient durant mon séjour ». Elle se liera d’amitié avec Clara, 14 ans, qu’elle berce de sa voix en lui lisant des extraits de Frankétienne, un des plus vénérables poètes haïtiens vivants.

Réflexion sur le déracinement et la vraie nature de la filiation, ce septième roman de l’autrice de Tout m’accuse (Québec / Amérique, 2008) et Les revolvers sont des choses qui arrivent (XYZ, 2005) n’est cependant pas que le journal d’une écrivaine en voyage, mais bien plutôt celui d’une écrivaine qui devra se rendre à l’évidence : il vaut parfois mieux ne pas trop s’obstiner lorsque le hasard place sur son chemin une histoire ne demandant qu’à être racontée.

Voilà donc ce qu’elle entreprend — raconter l’histoire qui lui tombe dessus, pendant son séjour — en alternant les chapitres à la première et à la troisième personne, et en menant donc à la fois le récit de ce qu’on lui confie et des circonstances dans lesquelles ces confidences sont survenues. Après la mort de son épouse, Jaco, né à Montréal d’une mère haïtienne et d’un père québécois, découvre l’autre vie de celle dont il est en deuil grâce à un carnet dans lequel elle consignait sa correspondance avec un homme, qui aura été son amant, pendant un long séjour en Haïti. Jaco avait, lui, toujours refusé de remettre les pieds au pays de ses origines.

Devine-t-on rapidement que La géographie du bonheur sera un de ces romans dont tous les personnages finissent par manger à la même table ? Oui. Mais ces personnages sont décrits avec tant de nuances que l’attrait pour les fins invraisemblablement heureuses auquel cède Véronique Marcotte témoigne moins d’une sorte d’angélisme que d’une forme de foi raisonnable, et admirable, en la capacité de l’être humain d’écouter réellement ce que l’autre a à dire. S’il ne faut jamais oublier d’où l’on vient, c’est au contact de l’autre, pour le meilleur et pour le pire, que l’on apprend réellement qui l’on est.

Quitter son île

« Pourquoi as-tu quitté ton île ? Les gens qui quittent les îles emportent toujours avec eux une mythologie complexe », demande Thérèse à Maria dans « Doux sur la langue », une des nouvelles les plus substantielles, et les plus déchirantes, d’Ayiti, un livre de courtes fictions de l’essayiste Roxane Gay (Bad féministe, Affamée : une histoire de mon corps, Édito, 2018 et 2019) née au Nebraska de parents haïtiens.

Pourquoi ont-ils quitté leur île ? Plusieurs des immigrants que raconte Gay se le demandent, à mesure qu’ils comprennent qu’ils ne seront jamais qu’un objet de curiosité, voire de mépris, dans l’œil ou l’oreille de l’Américain. C’est Gérard, un ado, qui se fait traiter de HBO (Haïtien bien odorant) par ses collègues de classe.

 

C’est cette jeune femme dont la coloc déduit qu’elle pratique le vaudou, seulement parce qu’elle vient d’Haïti. C’est ce père de famille installé aux États-Unis depuis trente ans, mais dont la voix « sonnait comme celle de Port-au-Prince, des rues animées, des cuivres éclatants, une odeur de viande grillée et de maïs rôti, une chaleur épaisse et tranquille ».

Mais comme dans La géographie du bonheur, Roxane Gay rappelle sans cesse, en filigrane, que même s’il est impossible d’échapper aux circonstances dans lesquelles nous sommes arrivés sur cette planète, ces circonstances ne nous condamnent pas. Et si le désir — de connaître l’autre, de se baigner dans la mer, de jouir, de simplement vivre — demeurait plus puissant que toutes les violences, que toutes les calomnies ?

Ces deux livres ont d’ailleurs en commun des scènes érotiques d’une rare justesse — la Madame V. de Véronique Marcotte vit comme une épiphanie sa première relation lesbienne — traduisant l’attraction purement physique des corps, mais aussi ce que la sexualité a de salvateur et de spirituel.

Malgré des points de vue forcément différents, il existe autant au creux de l’écriture de Roxane Gay que de Véronique Marcotte la promesse d’un bonheur même pour ceux et celles qui sont nés à l’ombre du mensonge ou de la tragédie.

Ces deux femmes ont fait le choix de croire en la possibilité pour l’humain d’admettre ses erreurs, de transformer la honte en fierté et de reconnaître chez l’autre ce désir universel d’être aimé.

Ayiti // La géographie du bonheur

★★★ 1/2

Roxane Gay, traduit de l’anglais par Stanley Péan, Mémoire d’encrier, Montréal, 2020, 136 pages // Véronique Marcotte, Québec Amérique, Montréal, 2020, 256 pages