«Un beau désastre»: faire fleurir la misère

Les mots  de Christine Eddie font l’effet d’un  arc-en-ciel perçant  le déluge,  d’un sourire  au milieu d’une foule pressée et indifférente.
Stéphane Bourgeois Les mots de Christine Eddie font l’effet d’un arc-en-ciel perçant le déluge, d’un sourire au milieu d’une foule pressée et indifférente.

« Les gens voulaient du vert et du bleu, la respiration rassurante d’une terre qu’on n’avait pas le choix d’inventer faute de pouvoir l’habiter. »

Dans un monde qui navigue entre désastres et promesses, où les catastrophes climatiques ne mobilisent que les enfants et où la misère se bute trop souvent à des portes closes, les mots de Christine Eddie font l’effet d’un arc-en-ciel perçant le déluge, d’un sourire au milieu d’une foule pressée et indifférente.

 

Comme les œuvres de l’artiste allemand Matthias Jung, dont une illustre la couverture d’Un beau désastre, les romans de l’écrivaine de Québec sont traversés d’éclairs d’espoir et de pétales de délicatesse. Par bonheur, ils demeurent d’une lucidité exemplaire, évitant les pièges de la mièvrerie et des bons sentiments, les yeux grands ouverts sur les injustices, les désastres et l’inhumanité qui ombragent l’existence.

Au cœur d’un quartier de briques fanées érigées maladroitement sur le bitume, un enfant s’inquiète. Loin de partager l’optimiste chronique de sa tante astrologue, le petit M.-J. observe le XXIe siècle et broie du noir, hanté par l’écoanxiété et le fantôme du jeune syrien Alan Kurdi, dont le petit corps frêle a été déposé par une vague d’indifférence sur le sable d’une plage turque.

À l’aube de ses 16 ans, alors qu’il n’attend plus rien du monde, l’amour, le muralisme et le soutien d’une communauté bigarrée le surprennent au détour et lui apprennent que, pour remédier aux afflictions qui grugent le monde, il existe un remède aussi difficile à éradiquer que les gaz à effet de serre ou la guerre : l’espoir.

Christine Eddie fertilise les codes élémentaires du roman d’apprentissage pour faire éclore une fresque teintée de réalisme magique, où l’humour, la bienveillance et la fantaisie s’immiscent comme la verdure dans les fissures du béton. En effet, bientôt, grâce au coup de pinceau de M.-J., les murs de briques ternes se parent de couleurs, de jardins et de cours d’eau, le monde s’invite sur les façades des écoles, les tigres du Bengale, les pandas géants et autres espèces en voie de disparition insufflent une âme aux maisons, mettant en péril les visées d’expropriation et d’exploitation du quartier.

Comme dans ses œuvres précédentes, la romancière fait le choix téméraire de la lenteur pour esquisser les trajectoires astucieuses d’une galerie éclectique de personnages que rien, en apparence, ne semble réunir. Dans les 50 premières pages, elle installe un quartier, et le peuple, avec sa plume de fée, des rêves, des angoisses, des amours et des blessures de chacun.

Comme quoi, pour redonner vie à ce qu’on a laissé trop longtemps à l’abandon, pour insuffler une nouvelle perspective à un cul-de-sac, pour éviter le précipice, il suffit parfois d’une poignée d’humains qui décident, une fois pour toutes, de se serrer les coudes, de célébrer leurs différences et d’ouvrir les yeux sur la beauté du monde.

 

Extrait d’«Un beau désastre»

À l’école, le prénom impossible de M.-J., ses résultats scolaires et son caractère ténébreux continuaient à lui valoir sa part de railleries. Personne, cependant, ne se moqua de lui lorsque la rumeur voulut qu’il soit l’auteur des taches de couleur peintes sur le contreplaqué abîmé qui entourait les ruines de l’immeuble incendié derrière chez lui.

La fresque, un parterre de pivoines si réaliste que quelqu’un prétendit qu’il dégageait une odeur citronnée, fit jaser, mais moins que les gyrophares qui clignotèrent en plein jour devant l’appartement de Célia Jones. La ruelle appartenait à la Ville, qui menaça la tante d’une amende à trois chiffres si son neveu n’effaçait pas immédiatement son barbouillage. 

Un beau désastre

★★★ 1/2

Christine Eddie, Alto, Montréal, 2020, 192 pages