«La prière des oiseaux»: perdants magnifiques

À la fois conteur et philosophe, Chigozie Obioma a mis dans son roman des siècles de sagesse ancienne. Son premier roman, «Les pêcheurs», avait été finaliste du Booker Prize 2016 et lui a très vite valu une reconnaissance mondiale.
Photo: Frank Augstein Associated Press À la fois conteur et philosophe, Chigozie Obioma a mis dans son roman des siècles de sagesse ancienne. Son premier roman, «Les pêcheurs», avait été finaliste du Booker Prize 2016 et lui a très vite valu une reconnaissance mondiale.

« Selon l’expression des grands anciens, l’amour change la température de la vie, raconte le narrateur de La prière des oiseaux, le second roman du Nigérian Chigozie Obioma. Un homme dont la vie était froide se réchauffe, et cette chaleur, dans son intensité, transfigure la personne. Elle fait croître les choses infimes et briller les reflets du tissu de la vie. » Mais de la haine, à peu de chose près, on pourrait aussi dire la même chose. Elle peut tout consumer, avec une intensité peut-être même plus grande que l’amour. « La haine est un saccage du cœur humain. »

Troisième groupe ethnique le plus important du Nigeria avec leurs 40 millions de personnes, les Igbos occupent le sud-est du pays, « un pays plus vaste que tous les poèmes qui pourraient l’évoquer ». Même si la plupart d’entre eux sont aujourd’hui chrétiens, la religion traditionnelle, l’Odinani, y existe encore. Et des éléments de sa cosmogonie alimentent les fictions de Chigozie Obioma. Dans cette religion monothéiste structurée par des castes et par l’idée de réincarnation, Chukwu est le dieu suprême, assisté d’un aréopage d’esprits — frappeurs ou protecteurs. Le roman est narré par un « chi », sorte d’ange gardien du personnage principal. « Il faut habiter un corps pour avoir le moindre effet sur les choses de ce monde. » Un chi ne peut faire que des suggestions à son hôte, par les rêves ou en lui suggérant des images. Pour le reste, il n’est souvent que le spectateur impuissant de la misère humaine.

À presque 30 ans, seul au monde depuis la mort de son père, Chinonso Solomon Olisa sait qu’il lui faudrait trouver une compagne de vie. Un soir de 2007, en revenant du marché, sa rencontre sur un pont avec Ndali, une riche étudiante en pharmacie qu’il détourne d’une tentative de suicide, va bouleverser son existence.

Ndali et Chinonso, bien sûr, vont se revoir par hasard et tomber amoureux. Mais les parents de la jeune femme ne voudront rien entendre à ce que ce fermier, éleveur de poulets, épouse leur fille. Malade d’amour, à la suggestion d’un ami qui se propose de l’aider, le protagoniste ne voit qu’une solution : sacrifier et tout vendre ce qu’il possède, s’envoler pour la République turque de Chypre du Nord — minuscule État reconnu uniquement par la Turquie — pour y faire de vagues études de management. Avec l’espoir, au bout de la route, de devenir « quelqu’un » pour avoir le droit d’épouser celle qu’il aime.

Là-bas, les choses vont cependant mal tourner. L’ami qui lui avait fait des promesses l’a arnaqué et il se retrouvera sans le sou. Confronté au racisme, à la malhonnêteté des intermédiaires, à la corruption et à la malchance, Chinonso connaîtra une véritable descente aux enfers, avant de pouvoir revenir au Nigeria quelques années plus tard.

D’Umuahia à Lagos, capitale du Nigeria, jusqu’à Chypre, ce qui avait commencé comme une histoire à la Roméo et Juliette nous fait basculer chez Homère. Mais à l’inverse de celle d’Ulysse, la Pénélope de Chinonso n’aura pas la même patience. Dès lors, l’histoire d’amour de Chinonso se mue en histoire d’amertume et de vengeance.

« Ô Gaganaogwu, la vengeance est un champ de ruines. C’est une situation où le vaincu de jadis ramène son ennemi sur le champ de bataille dans l’espoir de ranimer un combat mort. Il ramasse les armes rouillées, racle le sang séché sur la lame des épées, rallume le feu ardent de la haine. Pour lui, la guerre n’a jamais pris fin. » Mais son adversaire est-il encore son adversaire ? La femme aimée est-elle encore la même ?

« Quelqu’un lui avait dit un jour que la pire chose qui puisse arriver sous les coups de l’adversité, c’est de devenir ce que l’on n’est pas. C’était là l’ultime défaite. » Pour ces perdants, magnifiques tant ils ont tout misé et tout perdu, flottant entre deux mondes, celui des esprits et celui des êtres de chair et d’os, la rédemption n’est pas garantie.

Né en 1986 au Nigeria, Chigozie Obioma vit aujourd’hui aux États-Unis, où il enseigne. Son premier roman, Les pêcheurs (L’Olivier, 2016), a été finaliste du Booker Prize et lui a très vite valu une reconnaissance mondiale. L’écrivain nigérian d’expression anglaise a de nouveau été finaliste du Booker Prize en 2019 avec La prière des oiseaux. En digne héritier de Chinua Achebe (Tout s’effondre, roman de 1958 campé dans une Afrique faisant face au choc de l’arrivée des Européens), à la fois conteur et philosophe, Chigozie Obioma a mis dans son roman des siècles de sagesse ancienne, tout comme il l’a nourri de sa propre expérience comme étudiant à Chypre.

Dans une langue riche et foisonnante, mélangeant le tragique grec et le conte africain, viennent s’incarner les mirages de l’immigration, de l’amour et du néolibéralisme mondialisé. Une voix intense capable de nous hanter.

 

La prière des oiseaux

★★★★

Chigozie Obioma, traduit de l’anglais par Serge Chauvin, Buchet-Chastel, Paris, 2020, 528 pages