«Les fantômes de Reykjavik»: du côté de la pénombre

Dans la seconde enquête de son nouveau personnage Konrad, après «Ce que savait la nuit», Arnaldur Indridason travaille méticuleusement.
Photo: Daniel Roland Agence France-Presse Dans la seconde enquête de son nouveau personnage Konrad, après «Ce que savait la nuit», Arnaldur Indridason travaille méticuleusement.

Depuis La cité des jarres, publié en français en 2000 chez Métailié, Arnaldur Indridason fait partie des incontournables du roman noir. Traduits en plus de 40 langues, ses livres ont séduit des millions de lecteurs un peu partout sur la planète. Ce 22e roman se situe encore une fois du côté de ce que l’on pourrait appeler « la pénombre islandaise ».

Tout comme son héros Konrad — dont nous lisons la seconde enquête après Ce que savait la nuit, publiée l’an dernier —, Indridason travaille ici méticuleusement. Son enquête prend forme lentement, un fil, un fait à la fois, patiemment, sans même que l’on devine d’abord quelque lien que ce soit entre chacun des éléments qui surgit.

On est d’abord quelque part au début des années 1960 alors qu’un jeune homme aperçoit une poupée qui flotte sous un pont ; en voulant la récupérer, il trouve le cadavre d’une jeune fille.

Cette adolescente de 12 ans et sa poupée représentent le pôle « fantomatique » de cette histoire. L’autre, terriblement réaliste, prend la triste figure d’une jeune femme abandonnée au milieu de sacs de détritus, une seringue plantée dans le bras. Konrad naviguera entre ces deux fortes images, obsédé par le sort des deux jeunes femmes et stimulé autant par une nouvelle amie qui croit aux fantômes que par une enquêtrice qu’il « conseille » officiellement.

On peut presque dire que le roman s’écrit devant nous, l’enquêteur, tout comme le lecteur, ne sachant jamais vraiment ce qui pendra au bout de chacun des fils que fait remonter le récit. Jusqu’à ce que, à force de patience, Konrad parvienne à reconstituer une sorte d’image qui se tienne ; d’abord dans le drame de la petite noyée à la poupée, puis dans l’autre. Et là, en creusant toujours davantage, obstinément, en reposant les mêmes questions aux mêmes personnes, il finit par faire apparaître des liens traçant peu à peu un portrait d’ensemble qui, contre toute attente, réunit finalement les deux histoires par la bande.

Au cœur de tout cela, une sorte de démonstration par le vide des douleurs engendrées par la maltraitance envers les enfants, un thème encore trop actuel. Il s’avérera que la jeune fille à la poupée tout comme celle à la seringue ont été violentées de façon similaire… et que leur vie en a été détruite.

Au bout du compte, une enquête plutôt sombre flottant sur d’allusifs rappels fantomatiques viendra mettre au jour une réalité brutale et, malheureusement, tout à fait présente. Comme d’habitude, cette longue mise en lumière s’appuie sur une écriture maîtrisée rendue minutieusement par la traduction d’Éric Boury.

C’est peut-être cela au fond, la « méthode Indridason » : une sorte d’acharnement méticuleux fait de patience et de répétitions, d’où peuvent jaillir au milieu de la pénombre, et seulement si l’on persiste à s’obstiner, quelques parcelles de lumière. Sombres aussi.

 

Extrait des «Fantômes de Reykjavik»

Seul dans sa chambre misérable, un masque à oxygène sur le visage, Lassi était branché à des tas d’appareils dont Konrad ignorait en grande partie les fonctions. On lui administrait des traitements par perfusion. Des pansements protégeaient les plaies ouvertes que les médecins avaient recousues. Konrad demanda à l’aide-soignant qui sortait de la pièce s’il avait reçu des visites. L’employé n’en savait rien, il venait de prendre son service. Il ne lui avait pas demandé ce qu’il venait faire dans la chambre du principal témoin d’une affaire criminelle.

Konrad le savait à peine lui-même si ce n’est qu’il avait éprouvé le besoin de voir Lassi pour associer un visage à ce nom. Il n’arrivait pas à effacer de son esprit l’image du sous-sol où il avait trouvé Danni gisant parmi les détritus, une seringue plantée dans le bras. Il pensait à leurs dettes, à Danni passant la douane, à Lassi aux mains de ces deux barbares, et ne pouvait s’empêcher de ressentir une profonde compassion pour ces deux débutants dans le monde du crime. Il imaginait leur descente, tellement typique des jeunes dépendant de l’alcool et de la drogue, qui ne voulaient ou ne pouvaient pas décrocher, et qu’on retrouvait à la rue, déphasés, marginaux, paumés.

Les fantômes de Reykjavik

★★★★

Arnaldur Indridason, traduit de l’islandais par Éric Boury, Métailié « Noir », Paris 2020, 312 pages