«Les rosemonteries»: anthropologie urbaine

Le brasseur et essayiste Sébastien Ste-Croix Dubé explore ici les actes, situations et contradictions qui prennent vie essentiellement dans l’arrondissement de Rosemont.
Photo: Olivier Bourget Le brasseur et essayiste Sébastien Ste-Croix Dubé explore ici les actes, situations et contradictions qui prennent vie essentiellement dans l’arrondissement de Rosemont.

Avec Les rosemonteries, son premier roman, le brasseur et essayiste Sébastien Ste-Croix Dubé explore les actes, situations et contradictions qui prennent vie essentiellement sur le territoire de Rosemont, cet arrondissement en pleine transformation, où les travailleurs d’usine et les artistes bohèmes sont relégués à l’ombre de condos qui se déploient comme de véritables champignons.

Dans la nuit du 24 juin, Adam — microbrasseur et fin observateur de la faune urbaine — erre d’un bar à l’autre, l’esprit embrumé par une soirée alcoolisée, à la recherche de la pièce qui lui manque pour réparer un fermenteur.

À travers les rues festives du Nouveau-Rosemont, ce quartier souverain de l’embourgeoisement, il tisse souvenirs et observations critiques, hanté par la mort d’un frère parti trop tôt et par un échec amoureux frôlant le pathétisme.

Alors qu’il sonde les travers d’une société en mutation accélérée, Adam effectue une odyssée parmi les affres de la culpabilité, de la paresse des privilèges, de l’ironie d’un engagement vert estropié par la surconsommation.

Irrésistible novella

Loin d’être le premier à tâter de l’anthropologie urbaine en littérature, le jeune écrivain ne se distingue pas par la virtuosité de sa plume, mais plutôt par sa vision picaresque de notre époque, son cynisme pondéré par de constantes remises en question et l’ode puissante, mais lucide, qu’il livre à la métropole.

Montréal exalte effectivement dans chacune des pages de cette irrésistible novella, ses travers magnifiés par une douce poésie.

On sent, on entend, on voit ; les joyeux cris qui émanent de ses ruelles vertes, l’odeur de saucisses grillées qui se répand dans ses parcs, les librairies qui résistent, droites et fières, au passage du temps et des bulldozers, les verres qui s’entrechoquent sur ses innombrables terrasses, la misère qui les côtoie sur les trottoirs envahis de déchets, les vieillards à l’abandon qui racontent son histoire.

Comme son auteur, directeur du salon de dégustation de MaBrasserie, entreprise qui valorise l’économie « locale, cyclique, communautaire » et qui, paradoxalement, attire et ne convient qu’aux portefeuilles de la faune blanche bourgeoise, le narrateur relève à grands coups d’écoanxiété et de désillusions capitalistes les nombreuses ironies de l’existence à tous les coins de rue de la ville.

L’hypocrisie des frontières

« Cette bouteille me dégoûte. C’est la douille d’une arme de pollution massive. Je la visualise qui rejoint son île de plastique au large des Caraïbes, pas loin des tout-inclus à boomers. Mes mains se crispent sur le contenant et je finis par boire. Je pourrais essayer d’être moins chialeux. D’être moins blanc, moins gars. Comment ? »

Sébastien Ste-Croix Dubé s’amuse avec les codes du roman d’apprentissage et de l’émancipation personnelle pour questionner, tantôt avec justesse, tantôt avec simplisme, l’hypocrisie et la porosité des frontières, celles qui séparent les riches des pauvres, les créatures diurnes des nocturnes, les blancs des autres, les hommes des femmes. Un roman fluide et introspectif, miroir de nos propres contradictions.

 

Extrait de «Les rosemonteries»

On mérite jamais ce qu’on achète. C’est Simon qui m’a dit ça avant de succomber à son cancer. Mon frère. On mérite ce qu’on cultive. On se forge dans la peur de constamment passer à côté de la vie, en visant un but, un ailleurs supérieur, un futur, un REER, une pension, un yacht. Alors qu’en fait, le vrai regret est d’oublier de vivre chaque instant en sachant qu’il reviendra pas. Il faut exister à la manière des arbres. Profiter de chaque parcelle de terre pour enfoncer nos racines. Ça sert à rien d’être une planche de deux par quatre. Ça donne aucun fruit.

Les rosemonteries

★★★

Sébastien Ste-Croix Dubé, Triptyque, Montréal, 2020, 126 pages