«Le grand méchant loup dans ma maison»: vivre avec la bête

Dans un album aux allures de conte, Valérie Fontaine et Nathalie Dion abordent le thème de la violence familiale.
Photo: Les 400 coups Dans un album aux allures de conte, Valérie Fontaine et Nathalie Dion abordent le thème de la violence familiale.

« Il n’a pas eu besoin de souffler, souffler, souffler… Le grand méchant loup est entré par la porte. » Ainsi s’amorce l’histoire d’une fillette bousculée et troublée par l’arrivée du nouvel amoureux de sa maman. D’abord mielleux, le conjoint devient rapidement, et sans grande surprise, impatient, intolérant et violent.

C’est avec une infinie délicatesse que Valérie Fontaine aborde le sujet difficile de la violence familiale dans l’album Le grand méchant loup dans ma maison paru aux Éditions Les 400 coups. Si la mise en scène du loup, figure par excellence du mal dans l’imaginaire, reste quelque peu facile et prévisible, l’angle emprunté par l’autrice assure la singularité du récit.

Cherchant refuge dans sa chambre, la petite énumère ses différents abris. D’abord une couverture, muraille qui ne la protège pas plus qu’un tas de paille, puis la porte, qui n’est en fin de compte qu’un frêle mur de bois devant l’immense canidé. Elle décide alors de fermer les yeux et de cercler son cœur d’un rempart de briques. Ce clin d’œil au conte des Trois petits cochons assure un lien identifiable avec le lecteur, laissant les enfants saisir la portée du drame tout en assurant une certaine distance avec le réel.

La narration tenue par la fillette offre, par ailleurs, une perspective tout à la fois candide et saisissante permettant de sentir toute sa détresse et sa fragilité sans jamais qu’une vision adulte vienne brouiller ou moraliser l’affaire. Jouant tout autant de contraste avec la violence du sujet, les illustrations douces de Nathalie Dion, faites d’un trait arrondi et ornées de couleurs chaudes, plongent le lecteur dans un décor en apparence douillet et réconfortant.

Or à bien y regarder, les jeux de perspective, isolant souvent la fillette dans l’ombre du loup, et le regard de ce dernier ajoutent un effet dramatique à l’ensemble, évocateur de l’ambiance lourde. Le duo, dans un souci apparent de sortir quelque peu des sentiers battus, parvient ainsi, avec doigté et tendresse, à raconter de l’intérieur une troublante et malheureuse réalité.

 

Extrait de «Le grand méchant loup dans ma maison»

Il faisait les yeux doux et miaulait comme un chaton devant maman. Mais, avec moi, il avait le regard froid et les canines coupantes. La lune de miel goûtait le citron. Un jour, maman est arrivée en retard. Elle nous a expliqué, essoufflée, que mille voitures l’avaient empêchée d’avancer. Le loup lui a postillonné au visage en lui lançant des noms très méchants. Je ne les répéterai pas, je n’ai pas le droit de dire des mots comme ça. C’est là que le sourire de maman s’est mis à tomber, entraînant dans sa chute ses épaules et son dos.

Le grand méchant loup dans ma maison

★★★★

Valérie Fontaine et Nathalie Dion, Les 400 coups, Montréal, 2020, 32 pages