«Un homme meilleur», c’est Louise Penny à son meilleur

Il n’y a pas que les polars de Louise Penny qui plaisent. Sa personne également.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Il n’y a pas que les polars de Louise Penny qui plaisent. Sa personne également.

Stephen King adore sa plume, des légions de lecteurs aussi. Et il n’y a pas que ses polars qui plaisent. Sa personne également. Car, « en vrai », Louise Penny est expressive, expansive. En parlant, elle chante presque, modulant son intonation selon les circonstances, comme au théâtre. On demande un rappel.

« I’m glad, oh, I’m so glad », répète-t-elle énergiquement lorsque nous la rencontrons en février lors de son passage à Montréal. L’écrivaine canadienne est heureuse, oh, si heureuse, parce que son dernier récit plaît. Beaucoup.

 

Il faut dire qu’elle a mis énormément de temps et de travail dans Un homme meilleur. Soit le 15e tome d’« Armand Gamache enquête », sa série qui a été traduite en 29 langues et vendue à plus de neuf millions d’exemplaires. Succès, dites-vous ?

Louise Penny en est diablement reconnaissante. D’autant plus que la notoriété littéraire mène à toutes sortes de rencontres imprévues. Elle nous raconte ainsi avoir eu l’idée d’incorporer les réseaux sociaux dans sa dernière enquête lors d’un dîner avec son « bon ami Bill ». Vous voulez dire Gates ? Maher ? Murray ? « Clinton. »

L’ancien président américain, tout comme Hillary Clinton, fait en effet partie du cercle d’amis de la sociable écrivaine. Ils ont séjourné chez elle, dans les Cantons-de-l’Est.

La région dans laquelle la Torontoise d’origine s’est établie, et où elle a planté le décor fictif de ses histoires.

Renouer avec ses préférés

Si Louise Penny écrit dans sa langue maternelle, ses livres sont teintés de culture québécoise. Dans ce nouveau volet paru en anglais sous le titre de A Better Man (pensée pour la pièce de Pearl Jam), on retrouve l’inspecteur-chef Armand Gamache. Habituellement fidèle au poste, l’homme est soumis à une rétrogradation après un cafouillage gigantesque. Ses collègues de la Sûreté du Québec sont convaincus qu’il le prendra mal. Erreur. On lui prêtait une tête enflée ; Gamache gardera cette tête froide.

Surtout qu’autour de lui, l’équipe s’agite. Une crue printanière menace d’inonder l’ensemble de la province. Une femme enceinte disparaît. Son père est fou d’inquiétude. Après tout, sa fille vivait avec une crapule colérique dans une ferme en retrait. Subissant « une violence extrême. Un contrôle absolu ».

Tandis que les indices s’accumulent et s’entremêlent, des personnages se demandent entre eux : « Qu’auriez-vous fait à sa place ? »

On imagine que, lorsqu’on publie des romans policiers, il faut souvent se demander ce que l’on ne ferait surtout pas. Que c’est ainsi qu’on en vient à imaginer les motifs des figures de crapules. Leurs crimes, leur haine, leur manque d’empathie ? « Right, right, commence par répondre Louise Penny. J’aime placer mes personnages dans des situations où ils savent précisément quelle serait la bonne chose à faire. Mais puisque les limites sont un peu floues, ils se demandent… » Elle baisse la voix : «… vont-ils réellement agir de la bonne façon ? »

Pour illustrer son point, cette ex-journaliste passionnée de politique donne ici l’exemple de Michael Dukakis. En 1988, ce gouverneur du Massachusetts avait été candidat démocrate à la présidence des États-Unis. Lors d’un débat, l’animateur de CNN Bernard Shaw l’avait cuisiné sur le sujet de la peine de mort. « Et si votre femme se faisait violer et assassiner, que feriez-vous ? » lui avait-il demandé. « Et Dukakis n’avait pas de réponse, raconte Louise Penny avec effusion. Alors que tout ce qu’il aurait dû faire, en tant que mari, en tant qu’homme, aurait été de se montrer humain. Mais il a gelé. Et il a perdu. »

Elle se perd à son tour, momentanément, dans ses pensées. « Que feriez-vous si… C’est une question intéressante, n’est-ce pas ? »

Effectivement. Surtout de la manière dont elle l’aborde dans son roman. Avec ses personnages décrits en plusieurs nuances de gris. Car chez Louise Penny, ce ne sont pas les méchants d’un bord, les bons de l’autre. Personne n’est totalement angélique, personne n’est intégralement ignoble. La morale se voile. L’éthique se fait situationnelle.

« Oh ! Je suis excellente là-dedans ! dit avec amusement l’écrivaine. Je déclare que oui, oui, oui, je suis convaincue de ceci, ABSOLUMENT. Et je crois à cela, sans contredit. Jusqu’au moment où les choses se mettent à m’affecter personnellement. Alors, là, soudain, je ne suis plus aussi sûre de moi… »

Dans ses livres, Louise Penny décrit souvent les regards de ses protagonistes. Haineux. Vides. Perdus. « Les yeux de quelqu’un qui a vu le bout du tunnel et qui a réalisé qu’il n’y avait pas de lumière au bout », par exemple.

En parlant de regard, elle s’arrête et nous fixe avec intensité avant d’éclater de son rire contagieux. « On décèle tant en observant autrui, n’est-ce pas ? Que ce soit par le ton, les gestes, l’apparence. »

Même si tout le monde sait qu’à ce dernier élément, mieux vaut ne pas se fier. Dans la vie, comme dans les livres. « En imaginant une enquête, il faut bien sûr insérer des diversions, brouiller les pistes. Mais on ne peut jamais, JAMAIS, user de mensonges. Si les lecteurs relisent le tout, ils doivent se dire : c’était sur le fil. Mais plausible. » Car il n’y a rien de pire qu’une écrivaine de polars qui nous mène en bateau. « Ohhh, ça nooon ! »

On dit « écrivaine de polars », mais Louise Penny préfère écrivaine tout court. Le genre littéraire ne change rien au métier, insiste-t-elle. Comme dans moult bons récits, ses (anti)héros sont souvent maganés par la vie, troublés. Certains n’ont plus rien à perdre.

En imaginant une enquête, il faut bien sûr insérer des diversions, brouiller les pistes. Mais on ne peut jamais, JAMAIS, user de mensonges.

Dans une veine plus tragique, son dernier livre, traduit par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, se penche aussi sur la violence conjugale. Sur les diverses manifestations qu’elle peut prendre. « La loi du silence règne souvent dans les situations de violence, analyse Louise Penny. Et ce qui fait le plus de dommages, ce ne sont pas que les coups. C’est tout ce que l’on ne peut pas voir. »

C’est pourquoi l’autrice a inséré dans son livre un passage où une intervenante rappelle à l’inspecteur-enquêteur (et, par la bande, au lecteur) le fonctionnement des maisons de transition pour victimes de violence conjugale. « Lorsque j’étais journaliste, je couvrais beaucoup ces sujets. Et je ne compte plus le nombre de fois où, en parlant de femmes ayant subi de telles violences, j’ai entendu : “Ben, pourquoi elle est restée avec lui, d’abord ?” Oooh, ça, ça me rendait folle ! C’était donc très important pour moi de montrer à quel point c’est difficile de se sortir d’une telle situation. À quel point les victimes de violence sont prises dans une prison psychologique. »

Poursuivant plus loin sa réflexion sur les jeux de pouvoir, sur la vulnérabilité et sur la complexité de la nature humaine, Louise Penny pousse son vaillant Gamache à réaliser qu’il nourrit certains préjugés. Qu’il n’est pas parfait. « Yes ! Yes !, s’exclame sa créatrice. Il demeure capital qu’il ne soit pas un superhéros. Qu’il ne soit pas parfait. C’est d’ailleurs ce qui fait de lui l’homme qu’il est : ses défauts, ses erreurs. Sa façon de les réparer. Afin d’ensuite… pouvoir en faire de nouvelles ! »

 

Extrait d’«Un homme meilleur»

Bien que conscients que rien ne pressait, les deux hommes s’élancèrent au pas de course. Dans l’allée. Le long du mur de sacs de sable. Derrière le magasin général, la boulangerie, le bistro et la librairie. La rivière d’un côté, la forêt de l’autre.

Ils arrivèrent à destination.

Haletant, Gamache brandissait sa lampe de poche à deux mains, à la façon d’un revolver.

Braquait le faisceau en s’efforçant de le stabiliser.

Les halos, pointés dans la même direction, convergèrent.

Et c’est alors qu’ils virent. La virent.

Un homme meilleur

Louise Penny, Flammarion Québec, Montréal, 2020, 496 pages