«Perdre haleine»: Anne Archet, la Proust de la branlette

La grisante litanie  d’Anne Archet, qui célèbre  les joies renouvelables de l’onanisme au féminin, offre surtout au cerveau  la matière nécessaire afin de ne pas se masturber idiot.
Getty Images La grisante litanie d’Anne Archet, qui célèbre les joies renouvelables de l’onanisme au féminin, offre surtout au cerveau la matière nécessaire afin de ne pas se masturber idiot.

« Longtemps, je me suis branlée de bonne heure », écrit Anne Archet dans Perdre haleine, une phrase longue de 26 000 mots au cœur de laquelle la rencontre entre le clitoris de la narratrice et la sortie d’eau d’une piscine est plus susceptible de provoquer de douces réminiscences qu’une banale bouchée d’un petit gâteau.

S’il est certes possible d’en lire certains passages à une seule main, cette grisante litanie célébrant les joies renouvelables de l’onanisme au féminin offre surtout au cerveau la matière nécessaire afin de ne pas se masturber idiot.

 

Ce sujet n’est sans doute plus le tabou qu’il a déjà été, se réjouit l’écrivaine anonyme, mais il demeure tristement inféodé dans le discours de la presse féminine, notamment, à des injonctions de self-care (se toucher afin d’être moins stressée, être moins stressée afin d’être plus productive) ou de performance (mieux connaître son plaisir afin de pouvoir en donner davantage à son partenaire masculin).

Membre émérite de la Sororité internationale des branleuses impénitentes (dont les ongles courts seraient le signe distinctif), Anne Archet invite ainsi à penser la sexualité de façon macroscopique, en enchâssant dans son flot de pensées des souvenirs de jeunesse, quelques judicieuses remarques sur le vocabulaire que l’on emploie pour parler de violences à caractère sexuel, une liste des objets et meubles grâce auxquels elle a pris son pied, ainsi que des réflexions sur sa relation amour-haine avec la technologie et les jouets, qui décuplent l’intensité de l’orgasme, mais dont l’usage tient peut-être du pacte faustien (jouir plus fort, mais faire entrer dans sa culotte le capitalisme et son amour pour l’efficacité).

Phrase autoérotique, Perdre haleine est donc également une phrase politique, aux yeux de laquelle la masturbation n’est pas qu’une activité intime. « […] tout mon paysage mental est tordu, pollué non seulement par mon éducation, mes expériences personnelles, mais aussi par tous les messages que la société a insidieusement plantés dans mon esprit […] c’est désolant de constater que mon esprit m’appartient si peu, qu’il est rempli à ce point de merdes patriarcales et de produits de consommation bon marché […] »

Toutefois, cette salutaire prise de conscience n’empêchera certainement pas ce texte, à la fois essai et récit, de culminer dans un torrent de suaves formules synonymiques décrivant le plaisir en solo, un véritable festin pour sapiosexuels. Personne ne sait mieux qu’Anne Archet qu’il n’y a pas de plaisir dans un livre qui parle de sexe si ce plaisir ne passe pas d’abord par celui des mots, ceux que l’on choisit comme ceux que l’on exclut de crainte d’embrasser des clichés (les clichés agissant sur l’excitation comme un puissant extincteur).

Insoumise et généreuse, Perdre haleine est une œuvre profondément littéraire parce qu’elle défend la souveraineté de l’onanisme qui devrait, comme l’écriture, ne répondre à aucun maître. « […] les deux activités sont solitaires et ne sont pleinement satisfaisantes que lorsqu’on les pratique pour aucune autre raison que de les pratiquer, l’art pour l’art et la branlette pour la branlette […] » La masturbation comme doigt (!) d’honneur à l’utilitarisme d’une époque ayant en horreur ce qui s’autosuffit ?

 

Perdre haleine

★★★★

Anne Archet, dessins d’Arielle Galarneau, Éditions du Remue-Ménage, Montréal, 2020, 128 pages