«L’amant»: jeux interdits

Détail d’une planche tirée de «L’amant», d’après Marguerite Duras
Photo: Rue de Sèvres Détail d’une planche tirée de «L’amant», d’après Marguerite Duras

Disons-le d’emblée, il y a peut-être un malaise dont on ne peut plus faire abstraction aujourd’hui dans cette relation intime entre une jeune Marguerite Duras, âgée de 15 ans, et son amant chinois de 12 ans son aîné, telle que racontée originalement dans L’amant (Minuit), prix Goncourt de 1984. C’est pourquoi il faut placer les choses dans leur contexte historique et littéraire : cette histoire est écrite et racontée par une femme, elle lui appartient et elle peut en faire ce qu’elle en veut. Les choses auraient été différentes si l’auteur, ou le narrateur, avait été un homme offrant le classique point de vue pygmaliesque de la jeune fille comme un objet nécessitant un élément masculin pour passer du statut de femme-enfant à celui de femme tout court.

C’est le piège dans lequel l’autrice de bédés, la Japonaise Kan Takahama, ne tombe pas pour cette adaptation fort bien réussie en roman graphique du récit de Duras. En mettant autant l’accent sur la relation d’inégalité d’un amour non partagé entre la jeune Marguerite et son amant chinois (il est amoureux, pas elle), Takahama s’appuie sur Duras pour ce renversement du traditionnel jeu de pouvoir. La bédéiste a fait le choix de mettre en lumière cet aspect du roman qui, au final, demeurera toujours plus complexe que ses adaptations, que cela soit ici en bédé ou au cinéma, par Jean-Jacques Annaud en 1992.

D’ailleurs, découragée par la relecture d’Annaud qui mettait trop l’accent sur la relation à caractère sexuel, Duras a pondu une seconde version de son roman, L’amant de la Chine du Nord (Gallimard), en réponse au film. Si nous avons une petite réserve sur la version proposée par Takahama, c’est un peu pour les mêmes raisons. Certes, elle a dû faire des choix, et même reconstruire le récit pour le rendre plus compréhensible compte tenu de la structure originale du roman. Pourtant, elle s’attarde beaucoup à cette portion du récit, au point où elle oublie un tantinet que L’amant est à la base un roman d’apprentissage mettant en scène une jeune fille vivant une crise en passant à l’âge adulte. Même si elle est bien traitée, la relation entre Marguerite et le Chinois aurait pu occuper un peu moins de place dans cette adaptation.

Le dessin est réussi et magnifique. Avec une touche évoquant l’esthétique manga, dont elle est issue, Takahama offre sa vision d’Indochine en utilisant des teintes de jaunes et de verts qui chatouillent l’œil comme un bel après-midi de juillet chaud et humide. On se perd dans les cases avec plaisir.

En s’attaquant à ce monument de la littérature française, Kan Takahama a pris le risque de la trahir en ne se prononçant pas. Les choix qu’elle a faits sont personnels et, même si on peut questionner certains d’entre eux, ils ont l’avantage d’être clairs et assumés. C’est pourquoi on peut parler, ici, de réussite.

 

L’amant

★★★★

Kan Takahama, d’après le roman de Marguerite Duras, Rue de Sèvres, 155 pages