«Qu’as-tu fait des fruits amers?»: Nicole Gagné sophistiquée

Nicole Gagné livre une poésie de l’inassouvi, d’un grand chagrin devant le manque d’élévation  de la pensée.
Michel Pleau Nicole Gagné livre une poésie de l’inassouvi, d’un grand chagrin devant le manque d’élévation de la pensée.

Comme la poète le dit elle-même dans Qu’as-tu fait des fruits amers ? : « la parole la mieux ouvragée / s’égare parfois ».

Même en sachant cela, on ne se demande pas pourquoi Les Écrits des Forges ont décidé d’ajouter à leur catalogue cette œuvre-là, car tous les défauts comme toutes les qualités de cette poésie tiennent à la passion de l’autrice face à la beauté d’une langue chantournée et confirmée par sa propre stylisation.

 

On ouvre ce dernier opus et on tombe in petto dans « les embruns / des souvenirs », puis on est confronté à « la mise en berne des éblouissements » ou placé devant « la mer [qui] brasille / l’immense [qui] épure le regard » au moment où « l’irrévélé nous prend d’assaut ». Quand on a « les paupières miséreuses / en exil », tout est sans doute permis.

Non, cela ne fonctionne pas vraiment partout. Une telle exaltation de l’image, une telle façon d’exhausser ce qu’on croit être le beau poétique enduit le propos d’une manière pataude.

Même révoltée, l’autrice a des audaces. « Une rage féroce / m’offre ses feux hautains / et ses tourbillons de tristesse », nous confie-t-elle.

Confrontée aux « vertiges du silence », la poète retrace la ligne amoureuse, brouillée par les ans, soumise qu’elle est à « la tyrannie des désirs ». Pour ce faire, « le phrasé immensément respire / [et] sa magnificence polit tout », jusqu’à faire s’évanouir le sens.

Pourquoi alors révérer Nicole Gagné, sinon pour la finesse de sa langue, une langue qu’elle a trop aimée, sans doute, mais qui impose le respect malgré son emploi quelque peu suranné.

On croit reconnaître chez elle l’influence de la grande Rina Lasnier derrière les exaltations tourmentées face à la chair et au désir : « des élans irrésistibles / excitent la passion charnelle / l’urgence de la rencontre entend feuler / les tendresses gardées sous silence. »

C’est une poésie de l’inassouvi, d’un grand chagrin devant le manque d’élévation de la pensée. « Existerait-il une saison / que rien n’entache / un lieu remarquable / où nous pourrions enfanter / d’un ciel de mots / dévorant le temps », se demande-t-elle. Sous la langueur du temps qui passe, en une nostalgie des profondeurs, elle sait qu’« il faut souvent / toute l’amplitude du bleu / pour que l’amour redessine / le contour du monde ».

C’est peu fréquent de rencontrer une telle ferveur pour la langue emphatique, parfaitement assumée. À la lecture d’un tel recueil, nous reviennent en mémoire des paroles sublimées concernant la notion d’un improbable et ineffable beau. La question que nous pose Nicole Gagné prend, sous cet éclairage, tout son sens : « certains vocables ne sont-ils pas de feu / prêts à enflammer / le pépiement des oiseaux / et tout ce qui aurait été cueilli avec extase ? »

 

Qu’as-tu fait des fruits amers ?

★★ 1/2

Nicole Gagné, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2020, 84 pages