Houellebecq poète, l’éternité en pension complète

L’auteur français Michel Houellebecq en séance de signature à New York
Eduardo Munoz Alvarez Agence France-Presse L’auteur français Michel Houellebecq en séance de signature à New York

Michel Houellebecq a fait son entrée officielle dans le champ littéraire en parlant d’un autre, H.P. Lovecraft. Son premier « texte personnel », Rester vivant (1991), s’ouvrait ainsi : « Le monde est une souffrance déployée. » Depuis, Houellebecq est devenu un phénomène, au sens où l’entend Le Robert : « Quelque chose d’extraordinaire et de monstrueux à la fois. »

Si le Français constitue un phénomène, une suite d’épiphénomènes accompagne aussi son œuvre, que l’on traite cependant surtout depuis la perspective romanesque. « Pour 20 articles sur ses romans, tu en as peut-être un sur sa poésie », explique Olivier Parenteau, en entrevue.

Même Agathe Novak-Lechevalier, qui aborde la production poétique de l’auteur dans Houellebecq, l’art de la consolation (Stock, 2018), n’a pas assez creusé la question, de l’avis du professeur au collège Saint-Laurent, qui a voulu mettre en relief un paradoxe : la pratique méconnue de l’écrivain français le plus connu au monde. « L’idée était de sortir cette poésie du silence qui l’entoure. Et ce n’est pas juste parce que c’est celle de Houellebecq, mais bien parce que je trouvais qu’elle avait une grandeur égale, sinon supérieure à ses romans. »

Parenteau ne cache pas son attrait pour les écrivains contemporains travaillant avec une mémoire vive du mètre. Et chez Houellebecq, qui annonçait déjà ses couleurs dans Rester vivant, en affirmant que la « structure est le seul moyen d’échapper au suicide », c’est toujours le dix-neuvième qu’on a en tête ; on constate l’empreinte indélébile de Huysmans et de Baudelaire.

Dans son court essai qui tient de la vaste conférence libre, Olivier Parenteau permet aux lecteurs de voir comment fonctionne la mécanique d’un poème de Houellebecq. Une mécanique qui repose, entre autres, sur l’usage d’une métrique surannée pour évoquer les banalités ultramodernes : métros, trains, tout-compris, cubicules.

La médiocrité comme poétique

En 2016, dans le cadre de la publication d’un Cahier de l’Herne consacré à Houellebecq, l’écrivaine Yasmina Reza soutenait : « Je le considère comme un grand poète, ce qui constitue le cran au-dessus du romancier. » Reza ajoutait que l’impossibilité d’être aimé, complètement dépourvue de romantisme, uniquement fondée sur l’absence de séduction, constitue l’essentiel chez Houellebecq, à une époque qui a mis la séduction au centre de tout. « Il en résulte une solitude radicale. »

Sentir que l’auteur s’est configuré une sorte d’armure pour échapper à l’affect est ce qui aurait le plus touché l’autrice de Babylone (l’observatrice la plus éclairée, selon l’essayiste). « Il a vu venir l’inhumanité du monde. Il a vu et compris que l’atmosphère de liberté dans laquelle nous vivons n’est qu’une injonction de plus. Au royaume de la liberté, celui qui n’a pas les moyens de cette liberté est un damné. »

Certains détracteurs de Houellebecq, comme l’écrivain Éric Naulleau, voient néanmoins en lui un poète mineur « tout juste bon à coucher sur papier des poèmes de mirliton ». Comme le note Parenteau, Houellebecq passe soit pour un rimailleur de seconde zone, soit pour un poète hautement qualifié.

Or, de l’avis de ce dernier, « l’erreur commise par ceux qui considèrent que cette poésie directe n’a pas d’envergure est d’en être trop rapidement arrivés à la conclusion qu’un emploi — apparemment — si peu fulgurant du langage est d’emblée impropre à toute manifestation de hauteur ou de densité ».

Et pour Parenteau, l’humour a par ailleurs une force critique chez l’auteur. « Dire qu’on souffre n’est jamais simple. Concevoir une poétique singulière de la souffrance ordinaire l’est certainement encore moins. Or, voilà exactement ce qu’est parvenu à faire Houellebecq qui, ne serait-ce que pour cette raison, mérite […] d’être considéré comme l’un des poètes lyriques français les plus importants du tournant du siècle. »

Un loup en terrain vague

Dans un poème intitulé « L’éternité en pension complète », Houellebecq écrit : « Je suis en système libéral / Comme un loup en terrain vague. » Bien que ce dernier exprime un profond dégoût pour le libéralisme et la modernité — dégoût conservateur et non réactionnaire (« Un réactionnaire, c’est quelqu’un qui croit que l’on peut revenir en arrière, mais cela n’arrive jamais », confiait-il à son traducteur brésilien, Juremir Machado da Silva), force est de constater que l’auscultation de la misère humaine se fait chez lui sans la moindre posture surplombante.

On aborde plutôt des « secteurs d’activité » où des personnages payent le prix d’un système sans jamais le renier. « Dans les poèmes de Houellebecq, la médiocrité des villages de vacances, par exemple, n’est pas envisagée depuis la perspective morale du citoyen vertueux, qui méprise les formules tout inclus », croit Parenteau.

Houellebecq aurait donc trouvé une veine : « Il veut voir comment des individus apprennent à aimer ou à se déchirer dans différents lieux. Tout le substrat de son œuvre est l’amour. »

Le regretté Bernard Maris, auteur de Houellebecq économiste, exprimait le tout en affirmant que « la guerre économique permanente, qui est la toile de fond des romans de Houellebecq depuis Extension […], est [désormais] devenue un état de nature ».

Lumpen-dandy

Témoin déprimé d’un monde qu’il a choisi de traverser sans trop s’impliquer, le narrateur houellebecquien serait donc une sorte de « lumpen-dandy » (dans les mots de Paul Vacca, auteur de Houellebecq, phénomène littéraire, publié chez Robert Laffont en 2019), nageant dans une mer de transactions désincarnées et de misère sexuelle.

Interrogée par Agathe Novak-Lechevalier au sujet de la misogynie au cœur de l’œuvre houellebecquienne, Yasmina Reza répondait que l’« on sent que ce sont des sentiments beaucoup plus profonds qui engendrent cette crudité de regard ».

À cela, Parenteau réplique :« Oui, il y a de la vulgarité, oui, il y a de la pornographie, mais il y a surtout autre chose. » Il pose à ce titre une question qui mériterait d’être approfondie : pourquoi les scènes de sexe, dans l’œuvre de Houellebecq, sont-elles pratiquement interchangeables ? Car si l’on réfléchit au fait que l’auteur reprend indéniablement les clichés de la pornographie, on se rend rapidement compte d’une chose : celles-ci n’évoluent pas.

Le « domaine sexuel » suit donc cette tendance, peu importe le secteur observé, qu’il s’agisse d’un village du Sud ou d’une colonie de vacances pour adultes, où un pauvre type se « branle par courtoisie » sur une plage : « À quoi bon de nouveaux échecs / Je préfère pisser dans le sable / Et tendre ma petite quéquette / Dans le vent frais de Tunisie. » Parenteau résume : « Se branler par courtoisie, [n’est-ce pas] faire la démonstration publique d’un désespoir ne pouvant faire autrement que de condamner celui qui l’exécute à l’isolement le plus radical? »

La question ultime que pose l’œuvre poétique de Houellebecq est peut-être contenue dans cette phrase d’Un peu en marge : « Comment conjuguer le “besoin d’un bonheur absolument pas quantifiable” quand, simultanément, on a la conviction que “le monde extérieur, en quelque sorte, est donné”, qu’il est froid, définitif et sans réplique ? »

Aux yeux de Parenteau, les poèmes de Houellebecq répondent à cette question en toute modestie qu’il faut s’efforcer, à hauteur d’homme, de mener une vie où le poids des contrariétés puisse être contrebalancé par la présence d’un être aimé.

 

Un peu en marge: Houellebecq poète

Olivier Parenteau, Nota Bene, 2020, Montréal, 90 pages