«Les boucliers humains»: les petits ponts de Danny Plourde

Le poète Danny Plourde lance le recueil «Les boucliers humains».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le poète Danny Plourde lance le recueil «Les boucliers humains».

Au cours des cinq ou six derniers étés, Danny Plourde a rendu visite à un ami d’enfance, qui vit désormais à L’Anse-à-Beaufils, en Gaspésie. Après avoir passé une partie de la nuit en voilier, à picoler et à observer les aurores, le poète prenait le chemin de son lit de fortune, situé à 10 minutes de marche au bout de la terre de son hôte, de l’autre côté d’un ruisseau, « juste au meilleur spot, sous les pinèdes, là où le plancher floral est parfait ».

« Pour ne pas tomber dans le ruisseau, chaque été, je construisais un pont, raconte-t-il. Et tous les printemps, la débâcle le décrissait. J’étais toujours obligé de le refaire. C’est devenu un running gag : “Danny vient reconstruire son pont !” Mon ami l’appelait “le pont à Plourde”. À chaque fois, ça me frustrait de devoir le refaire, jusqu’à ce que je me dise : “Tant pis. Il va toujours lâcher, mais je vais continuer pareil de faire l’effort de le reconstruire.” Je voyais là-dedans une allégorie de la vie, de l’effort. Comme le mythe de Sisyphe, mais dans le bois ! »

Si le titre de son quatrième recueil de poésie, Les boucliers humains, renvoie au sens strict à ces populations que des armées interposent entre elles, c’est ce lien authentique qui unit un couple, ou des parents et leurs enfants, que Danny Plourde souhaitait encapsuler en subvertissant cette expression.

Ce livre tient ainsi à bien des égards du petit manuel d’autodéfense amoureux afin de faire face à une époque où les ponts entre les individus, et entre les cultures, semblent se fragiliser sous les assauts de la violence, de la crainte de l’étranger et du désir de le dominer.

« Les boucliers humains, ce sont ceux qui s’aiment dans un monde où l’amour n’a pas sa place. C’est ce qui permet de protéger en nous ce qu’il y a de précieux, contre l’hostilité du dehors. » Afin d’enjamber le ruisseau artificiel qui nous sépare trop souvent de l’autre, sans cesse reconstruire le petit pont.

Marcher ses poèmes

Il s’en est passé des choses dans la vie de Danny Plourde depuis son dernier recueil, Cellule esperanza (n’existe pas sans nous) (l’Hexagone, 2009) : deux enfants, deux romans (Joseph Morneau (la pinte est en spécial) en 2011 et Le peuple du décor en 2018) ainsi que plusieurs treks de longue haleine, à travers les Adirondacks, dans Charlevoix, ou sur le Jirisan, en Corée du Sud.

Parce que la vie parentale appelle parfois un recul, et parce qu’il est impossible de connaître le monde sans se connaître soi-même, Les boucliers humains oscille donc entre un éloge de l’ensauvagement et un éloge du voyage, entre des images évoquant un nécessaire repli stratégique loin de la ville et d’autres témoignant de l’exploration d’un vaste monde à embrasser. Certains vers en coréen se greffent par ailleurs à des strophes en français.

La retenue, l’humilité, chez Confucius, c’est ce qui m’a le plus influencé. La colère, c’est un réflexe naturel quand on fait affront à sa dignité, mais la colère, il faut arriver à la canaliser.

Ses poèmes nouveaux, Danny Plourde les a donc non seulement écrits, il les a beaucoup marchés au cœur de la nature, notamment lors d’une excursion de 120 kilomètres, parcourus en une semaine, dans les Chic-Chocs à filtrer son eau, à se battre contre les maringouins et à lire Confucius. Sa compagne étant Coréenne, le poète a effectué plusieurs voyages en Corée du Sud au cours de la dernière décennie, mais aussi au Japon et en Chine, à l’invitation d’amis poètes.

« je vais me perdre là-bas me perdre / saigner mes pieds me perdre / me trouver un prétexte / de ne plus être / en tabarnak // ne plus chercher / à être remarqué // constamment / m’efforcer / d’agir // remarquablement », écrit-il dans un passage très confucéen qui étonne, Danny Plourde ayant toujours été un des poètes les plus fougueusement indignés de sa génération, une inclinaison qu’il ne renie pas du tout, mais avec laquelle il tente de faire la paix.

« La retenue, l’humilité, chez Confucius, c’est ce qui m’a le plus influencé. La colère, c’est un réflexe naturel quand on fait affront à sa dignité, mais la colère, il faut arriver à la canaliser. Le sens que tu trouves quand t’as l’impression que la vie est absurde, tu le trouves dans l’action, pas dans le ressentiment. “Ne te soucie pas d’être remarqué, soucie-toi plutôt d’agir remarquablement”, j’en ai fait un dicton. »

Une philosophie de vie en porte-à-faux avec le « carnaval virtuel » duquel Danny Plourde tente de se tenir à distance, afin que le « flot de merditude » qui y déferle n’avive pas son désenchantement, ce trou noir dans lequel tout s’engouffre. « nous combattrons / d’hostiles cynismes / sans mendier chemin // notre langue frontale / fixée sur les clairs-obscurs », promet le père de famille à ses proches.

Un pays pour s’ouvrir

« nous aurons le temps de nous délivrer / avec au ventre l’envie de vaincre / l’ignorance et la division », espère par ailleurs celui qui défend à nouveau avec Les boucliers humains l’idée du pays du Québec, malgré le faible enthousiasme qu’elle semble susciter chez ses contemporains. Devant la résurgence récente d’un nationalisme aux relents nauséabonds, Danny Plourde défend l’humanisme d’un projet d’indépendance tourné vers la planète et solidaire de tous ses opprimés.

« Ça revient à l’idée du pont ! Le projet de pays, ce n’est pas du repli sur soi, c’est un pont. C’est quand on reste encarcané dans une fédération complètement artificielle qu’on se replie. Ce n’est qu’en devenant un pays qu’on peut s’ouvrir au monde, lui dire qu’on existe. »

Critique de «Les boucliers humains»

Carnet de voyage d’un homme tentant de protéger sa capacité d’empathie, mise à l’épreuve par le narcissisme de ses semblables, Les boucliers humains est un livre foisonnant et généreux, dont le ton varie d’une page à l’autre entre celui de la méditation et du coup de gueule. En s’adressant à l’être aimé, Danny Plourde célèbre une conception de l’engagement véritable qui permettrait de résister à la rumeur d’un monde accro à la reconnaissance immédiate des clics, mais sa critique des réseaux sociaux, bien qu’essentielle, n’évite pas tout à fait l’écueil du lieu commun. « Apprends-moi comment éprouver ma déception sans nuire à personne en pleine solitude extraordinaire sans nuire à personne ma belle amie utilisons les moyens du bord afin de demeurer vigilants devant les abdications », implore le poète, qui offre ici de nombreux et salvateurs outils — contempler la nature, s’isoler dans le bois, apprendre la langue de l’autre, lire — afin de lutter contre l’appel de la désespérance.

★★★ 1/2

Les boucliers humains

Danny Plourde, Poètes de brousse, Montréal, 2020, 120 pages