«Ce qui reste sans contour»: Sonia-Sophie Courdeau et ses failles

Le livre de Sonia-Sophie Courdeau se nourrit de l’être brisé, cassé jusqu’au sang, par l’autre, cette indissociable part d’ombre qui couvre tout.
Photo: Studio Versa Le livre de Sonia-Sophie Courdeau se nourrit de l’être brisé, cassé jusqu’au sang, par l’autre, cette indissociable part d’ombre qui couvre tout.

Pour qui considère la vie comme un théâtre, il suffit de penser son existence en représentation constante. Il suffit d’un rien pour basculer à côté de soi, pour se donner de soi-même une image décalée, inféodée à son propre doublon.

Mais il y a pire, si ce théâtre surgit d’une agression transformatrice qui a pu fracturer l’être, ravaler le corps dans sa mémoire et dans sa propre révolte.

 

Ce qui reste sans contour se nourrit de l’être brisé, cassé jusqu’au sang, par l’autre, cette indissociable part d’ombre qui couvre tout. Comme cette main qui hante tout le recueil, main ambiguë qui assume tous les rôles.

Pour réactiver la mémoire, la poète repasse par son enfance, la cour d’école, les non-dits déjà. Son désarroi est tonitruant, l’indicible créant des scènes qui brouillent les âges : « Pourtant, il y a des jours où j’ai tué la poésie. / Il y a des jours où je lui en ai voulu de mouler ma gorge. / Un jour, je me suis suicidée dans un manuscrit, après y avoir assassiné ma mère. / Je me souviens du glaçon que j’ai voulu offrir en cadeau à mon enseignante de la maternelle. / Il avait fondu dans ma poche. » Les faiblesses prennent l’âme et la noient, les fêlures sont profondes.

Le déchirement est tel que l’autrice essaie de traduire l’ambivalence qui la déchire : « J’ai une main qui écrit. L’autre qui cherche une poche où se cacher, après avoir enfoncé ses griffes dans ma peau. » Se cacher ou affronter l’image des agressions sous diverses formes, tant physiques que verbales ?

Cette dernière resurgit dans le texte de façon frontale, souvent à l’aide du dialogue : « — Pas de baiser. Pas de caresse. Une entrée au feu vert, avant que le rouge n’interrompe vos élans. — Je ne comprends pas. — Je serai menstruée d’une minute à l’autre. Il faut faire vite […] » Cette manière de mettre en scène l’angoisse, de théâtraliser la rupture de sens, prend ainsi une force redoutable.

L’agressée porte en elle cette marque du passé qui la contraint. « Si tu savais comme le bonheur me fait la guerre », dit-elle avec une lucidité claire. Et c’est cette dernière seule qui peut lui permettre de se retrouver de nouveau : « J’ai des mains qui se servent de toi pour écrire l’indicible. »

La poète nous confie à la fin de son recueil qu’il provient d’un travail « qui visait à mieux comprendre le rôle de l’écriture dans la guérison post-traumatique. » Or, s’il est bien une chose qu’il faut reconnaître ici, c’est que ce livre a su dépasser la dimension narcissique prétendue pour accéder à la littérature.

« Un jour, une nuit, il y aura des cicatrices perméables où nous pourrons nous blottir sous la pluie », dit le texte. La lecture de ce recueil est l’exacte fissure qui pourrait bien ouvrir sur un bonheur renouvelé.

 

Ce qui reste sans contour

★★★

Sonia-Sophie Courdeau, Éditions Prise de parole, Sudbury, 2020, 62 pages