«Le goût des pensées sauvages»: contes pour anciens enfants

Le recueil de l’écrivaine et artiste en arts visuels de Québec rassemble neuf histoires qui explorent le quotidien, le vide amoureux et la quête de «moments parfaits».
Photo: Caroline Jean Le recueil de l’écrivaine et artiste en arts visuels de Québec rassemble neuf histoires qui explorent le quotidien, le vide amoureux et la quête de «moments parfaits».

Des déambulations urbaines, une soif d’amour et de la vie à deux, une fine attention aux détails du quotidien, des digressions bien ancrées dans le réel et un côté organique qui enrobe cette pulpe comme l’épicarpe d’un fruit. D’un livre à l’autre, Natalie Jean semble tisser ses histoires à partir des mêmes brins.

Deux ans après La vie magique (Leméac, 2018), roman d’apprentissage et de deuil vécu par une adolescente touchée par la synesthésie, l’écrivaine et artiste en arts visuels de Québec née en 1961 signe un troisième recueil de nouvelles. Le goût des pensées sauvages rassemble neuf histoires qui explorent le quotidien, le vide amoureux et la quête de « moments parfaits » qui, lorsqu’on les collectionne, finiront peut-être par donner un sens — et un goût — à la vie.

 

Rien pour dépayser les lecteurs de ses précédents recueils, Je jette mes ongles par la fenêtre et Le vent dans le dos.

« J’ai hâte d’aimer et d’être aimée », confie la narratrice dans « Pétales », une graphiste qui mélange souvenirs, anecdotes et sensations au fil d’une journée comme une autre. Un peu à la façon d’une basse continue, la quête amoureuse est un motif permanent chez Natalie Jean. « Aimer quelqu’un qui m’aime », souhaitait déjà la narratrice d’Imago (Leméac, 2016), son premier roman.

Dans « Samedis », une adolescente nous fait le récit de ses premières rencontres avec son père biologique, un homme qui a longtemps été un sans-abri. Une histoire d’apprivoisement et d’humanité. Alors que, de son côté, « Fin » raconte l’histoire d’amour d’un homme laid mais gentil.

Dans la nouvelle éponyme, « Le goût des pensées sauvages », on assiste au spectacle d’un couple qui se délite lentement. Lui est en dépression, alors qu’elle dit être un peu folle et revendique son besoin de légèreté. « Je rêve de me laisser emporter par les flots rapides et gouleyants du présent jusqu’à une chute vertigineuse où mon trop-plein de mémoire irait se perdre dans l’écume du bouillon. »

Tout de suite après, dans « Ma belle ombre », une femme qui dit préférer son ombre à son reflet rend visite à son grand-père « au bout d’un rang dans le Québec profond » et frappe un peu sur le même clou : « Je suis folle ; je ne veux pas être aimée, je veux être adorée. »

Entre deux événements, Natalie Jean y accumule les détails du quotidien, qui ne racontent pas toujours quelque chose mais qui finissent par servir de toile de fond. Comme ici, qui balance entre le remplissage et l’atmosphérique : « J’ai une faim de loup. Au lieu de mon rituel pain rôti au beurre d’amande, je fais des boulettes avec un reste de risotto que j’écrase dans la poêle pour les transformer en crostinis. Je les mange avec une poire. »

Un peu plus loin, dans « Canicule », un artiste peintre fait le récit d’une rencontre amoureuse où la magie opère. « J’aime les phrases, alors j’écris, j’écris… », confie la femme qui lui ouvre les yeux, et qui lui dit aussi écrire des livres pour les « anciens enfants ».

Que l’histoire soit racontée par une femme, par un homme ou par un enfant, le narrateur semble souvent être le même d’une nouvelle à l’autre du recueil — et même d’un livre à l’autre de Natalie Jean. Ce qui en soi n’est pas un défaut lorsqu’on aime les phrases, mais qui risque aussi de se révéler redondant.

 

Le goût des pensées sauvages et autres nouvelles

★★★

Natalie Jean, Leméac, Montréal, 2020, 144 pages