La quête inachevée de Marie-Claire Blais

Marie-Claire Blais interroge avec son personnage la répétition inlassable d’une guerre vieille comme l’Amérique, celle du racisme, de la perpétuelle tension entre le dominant et l’autre, du déni de parole qui réaffirme constamment la suprématie blanche.
Marie-France Coallier Le Devoir Marie-Claire Blais interroge avec son personnage la répétition inlassable d’une guerre vieille comme l’Amérique, celle du racisme, de la perpétuelle tension entre le dominant et l’autre, du déni de parole qui réaffirme constamment la suprématie blanche.

En 2018, Marie-Claire Blais mettait un point final au monumental cycle Soifs, une série de 10 romans amorcée en 1995, une véritable symphonie humaine où de multiples voix témoignaient avec inquiétude des nombreuses dérives et inégalités qui gangrènent la société américaine.

Tout porte à croire que les enfances solitaires, les innocences bafouées, les révoltés et les tendres marginaux qui peuplent l’univers de sa légendaire décalogie hantent encore l’esprit créatif de l’écrivaine.

Dans Petites Cendres ou la capture, elle renoue avec ce personnage éponyme de jeune et courageux travesti, et interroge avec lui la répétition inlassable d’une guerre vieille comme l’Amérique, celle du racisme, de la perpétuelle tension entre le dominant et l’autre, du déni de parole qui réaffirme constamment la suprématie blanche.

Violences

Juste avant les premières lueurs de l’aube, dans une petite ville du sud des États-Unis, un policier à cheval s’approche d’un itinérant noir couché dans la rue, Grégoire, vieil homme usé par une longue vie de misère. Ce dernier apostrophe le policier, amorçant une véhémente dissertation sur les violences que les siens ont subies aux mains des Blancs.

« […] si on ne savait pas tout ce qui s’y passait, c’était beau comme un champ de neige avec des corps penchés qui cueilleraient des boules de neige, sauf que le coton était épineux, que les boules de coton vous blessaient, qu’eux n’avaient jamais connu la douceur de la neige, pensait Grégoire, les propriétaires des plantations erraient avec leurs fusils parmi les rangs des plantations, souvent aussi le fouet à la main, que s’abaissent jusqu’à terre les dos des cueilleurs, que cette terre soit leur tombeau… »

Le policier n’a qu’une envie : menotter le clochard afin qu’il termine sa nuit en prison. Mais avant qu’il n’ait pu faire un geste, un travesti, Petites Cendres, s’interpose entre les deux hommes, couvrant le vieillard de son corps comme un bouclier. La main du policier se serre autour de la crosse de son revolver. Osera-t-il tirer ?

Chorale révoltée

La virgule est reine dans ce récit porté par un souffle poétique étourdissant et envoûtant. Tour à tour, les voix de ces personnages s’entremêlent dans un tourbillon de points de vue qui font fi des apparences et s’immortalisent dans toutes les révoltes qui singularisent notre époque.

Pendant que ce ballet tragique prend forme entre les trois hommes, la nuit bouge, animée par une faune urbaine de laissés-pour-compte, de marginaux rêveurs, de jeunesses désabusées, brisées, révoltées. Un jeune homme obèse, inquiet de la disparition de deux garçons avalés par une mer gonflée par la tempête ; une fillette, Lucie, qui pousse le fauteuil roulant de son père, vétéran blessé à la guerre, dans l’espoir qu’il retrouve une parcelle d’humanité ; Lou et Philli, un couple de transsexuels que le soleil levant trouve endormis, enlacés sur la plage ; cette femme, Ève-Marie, qui rêve de raviver la caresse de l’amour, et son mari, médecin, qui craint la menace d’une pandémie. La volonté de sonder l’intimité de ces personnages porteurs d’une cause plus grande qu’eux se reflète dans la modestie et la méticulosité de Marie-Claire Blais, qui travaille, pour citer le communiqué de presse qui accompagne le roman, « à l’intérieur d’un plus petit “format” , dirait-on si elle était peintre, dans une manière qui n’est pas sans rappeler celle des  “peintures noires de Goya” » ; une analogie qui se reflète dans les contrastes entre ombre et lumière, dans le ton qui oscille entre confiance et mélancolie.

Narration en montagnes russes

La richesse polyphonique de la narration, composée d’une galerie à la fois concentrique et démesurée de personnages, de textures, de tons, demeure, comme à l’habitude, exigeante pour le lecteur qui aura par moments l’impression d’être à bord d’une montagne russe vertigineuse.

Or, avec son lyrisme choral et incantatoire, la romancière saisit toute la complexité et la pluralité de l’humanité à un instant précis. Car ce tumulte est plus que jamais à l’image de la réalité, où les événements tragiques se succèdent à un rythme confus et labyrinthique sur nos écrans, sombrant l’âme humaine dans une indifférence que, s’il est permis de l’espérer, la poésie est encore en mesure de rompre.

« […] venez, nous allons vous aider, disaient les hommes, où habitez-vous, des voix humaines, solidaires, pensait Petites Cendres, je ne suis plus seul, ainsi en va-t-il pour nous tous, des coups, des coups, et puis la délivrance… »

Dans ce sinistre portrait d’une Amérique à la dérive, figée dans la méfiance et l’intolérance, Marie-Claire Blais parvient à faire cohabiter l’horreur et l’espoir, rappelant que l’amour et la solidarité seront toujours souverains devant la méfiance et l’ignorance, et que cette lutte douloureuse qu’on appelle la vie en vaut le coup pour les éclairs foudroyants de beauté qui la traversent.

 

Extrait de «Petites Cendres ou la capture»

[…] telle était sa prière, avant qu’il ne succombât au feu à son tour, criant peut-être miséricorde, que l’on ait pitié de moi, cette action me fut commandée par mes supérieurs, je n’ai fait qu’obéir aux lois de la terreur, car je suis moi-même un fils de la terreur, un misérable, un enfant pauvre, croyez-moi, j’aurais bien aimé moi aussi avoir droit à la vie, mais j’ai grandi dans la misère, le campement des réfugiés, orphelin, enfant abandonné et piétiné par tous, les services humanitaires ne venant pas jusqu’à ma famille, dans les camps, pour vous, nous n’étions rien que des vers de terre, des minables et jetables, voilà ce que nous étions pour vous, et désormais, sous la terreur que je vous inflige, vous vous souviendrez de nous, de moi…

Petites Cendres ou la capture

★★★ 1/2

Marie-Claire Blais, Boréal, Montréal, 2020, 216 pages