Inscrire #MoiAussi à l’Histoire

Le livre de Martine Delvaux se situe entre le témoignage et la forme littéraire.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le livre de Martine Delvaux se situe entre le témoignage et la forme littéraire.

Le 5 octobre 2017, le New York Times publie une enquête coup de poing sur le producteur Harvey Weinstein, provoquant colère et stupeur à travers le globe. Depuis plus de trois décennies, le magnat d’Hollywood aurait agressé et harcelé une centaine de femmes en toute impunité.

Quelques jours plus tard, à l’initiative de l’actrice Alyssa Milano, des millions de femmes prennent d’assaut les réseaux sociaux pour dénoncer leurs agresseurs.

 

Le mouvement #MeToo est né. Au Québec, ce courage a des répercussions. Des accusations formelles sont déposées contre le populaire animateur Éric Salvail et le fondateur du festival Juste pour rire, Gilbert Rozon.

Devant l’abondance et la portée des témoignages, l’autrice et militante féministe Martine Delvaux ressent l’urgence : l’urgence de les cristalliser au-delà du temps, au-delà de la fugacité des réseaux sociaux.

« Je voulais conserver un échantillon des courageuses paroles qui circulaient dans le cadre de #MoiAussi, indique-t-elle en entrevue au Devoir. Je voulais que cette singularité soit conservée, qu’elle soit inscrite dans l’Histoire. »

Sur sa page Facebook, elle lance un appel. Au cours des jours suivants, une centaine de femmes racontent — la plupart pour la première fois — leur histoire, la ou les agressions dont elles ont été victimes, la peur, la honte.

Ces récits — amalgamés, décomposés, fragmentés et collés par Martine Delvaux — forment le cœur de Je n’en ai jamais parlé à personne, une création métissée, à mi-chemin entre le témoignage et la forme littéraire.

Une force poétique

La partition qui en résulte est d’une violence inouïe, altérée par une force poétique qui témoigne du courage, de l’humilité et de l’espoir des voix qui la constituent ; les voix d’un chœur anonyme, dont l’impression de répétition ne fait que renforcer la pluralité.

« Ça m’a pris une bonne année avant de trouver la forme que ça prendrait. J’ai travaillé chaque morceau comme un casse-tête, comme une trame musicale afin de créer une certaine forme narrative », raconte la militante.

Lorsque je déposais [les témoignages], j’étais parfois envahie par une colère provoquée non seulement par la répétition du geste, mais aussi parce que je constatais que j’avais sous les mains seulement un petit échantillon de ce que les femmes vivent au quotidien.

Les déclarations s’enchevêtrent, se répondent, sans marque d’espace ou de temps, et éclairent à la fois l’extrême spécificité et l’unanimité de l’expérience. Le document offre un portrait troublant de la multiplicité des formes que prennent les menaces sexuelles, du sexisme ordinaire à la violence, des commentaires déplacés au harcèlement, de la chambre à coucher au bureau du médecin, en passant par l’autobus, la rue, la salle de classe ou les genoux d’un proche.

Porter le courage des femmes

Extrêmement difficiles à lire, les atrocités et les blessures relatées dans le recueil auraient pu contraindre Martine Delvaux à renoncer, n’eussent été la bravoure et la générosité des battantes qui ont accepté de les partager.

« Je me devais de rendre hommage à ces femmes et de porter leur parole. Je ne pouvais pas plier. J’ai travaillé ces témoignages avec un regard de littéraire, comme un sculpteur travaille de la glaise. Lorsque je les déposais, j’étais parfois envahie par une colère provoquée non seulement par la répétition du geste, mais aussi parce que je constatais que j’avais sous les mains seulement un petit échantillon de ce que les femmes vivent au quotidien. »

Au-delà de la victime parfaite

La parution de Je n’en ai jamais parlé à personne tombe à point nommé. La semaine dernière seulement, Harvey Weinstein a été reconnu coupable d’agression sexuelle et de viol, le procès d’Éric Salvail s’est amorcé à Montréal, et la reconnaissance de Roman Polanski comme meilleur réalisateur aux César a suscité un véritable tollé en France.

Ces cas sont parmi les premiers à gruger le mythe de la victime parfaite, qui entretient l’idée qu’une personne abusée est toujours contrainte par la force d’avoir une relation sexuelle avec quelqu’un qu’elle ne reverra plus jamais par la suite.

« Je n’ai pas cessé de penser à cette fameuse zone grise pendant le travail de création, poursuit la militante. C’est dans cette zone que se déroule la majorité des agressions sexuelles, et il faut qu’on en parle. Elles sont perpétrées par un proche, ou par une figure d’autorité vers laquelle il nous faut souvent retourner. Les femmes qui ont participé au projet ont le courage et l’humilité de nommer l’innommable, de témoigner de la honte et de la culpabilité. »

En dépit des horreurs qu’elle documente, le projet de Martine Delvaux n’est pas dénué d’espoir, perceptible dans les remerciements et les promesses que les victimes font à leurs filles, à leurs amies, mais aussi dans cette volonté de s’inscrire dans le temps.

« J’espère que l’après-#MoiAussi nous permettra de poursuivre la conversation dans l’espace public. Car si les discours changent, si socialement on voit les choses autrement, alors seulement pourra-t-on créer un espace sécuritaire pour nos filles, et balancer le fardeau juridique qui repose sur les épaules de la victime. »

Extrait de «Je n’en ai jamais parlé à personne»

Je vais vous raconter mon histoire. De toute façon, je crois qu’elle se raconte d’elle-même, que je le veuille ou non. Je la raconte par ma façon de marcher en direction de mon appartement, clés en main.

Je la raconte parce que c’est la seule chose à faire, parce que c’est le seul affront qui vaille celui qu’on m’a fait subir.

J’ai hésité parce qu’on culpabilise.

J’ai hésité parce que je continue de penser en silence que c’était un peu de ma faute.

Ça m’a pris toutes mes forces.

Et là, peut-être que vous comprendrez pourquoi c’est si diffi-cile de me tenir debout devant vous, droite, nue et blessée.

Je vous parlerai de ma peur encore. De la peur de votre jugement. De cette petite voix intérieure qui me dit que j’ai mérité tout ça.

Il n’y a pas de couloir, de station, de scène ou de plateau de tournage, de rue, d’école, d’officine où cela ne soit possible, probable, déjà arrivé.

Je n’en ai jamais parlé à personne

Paroles recueillies et agencées par Martine Delvaux, Héliotrope, Montréal, 2020, 128 pages