Sophie Létourneau, inoculer le réel

Sophie Létourneau publie une autofiction assumée, où le je qui parle est bien le sien, même si elle a choisi de laisser hors champ certains aspects de sa vie.
Francis Vachon Le Devoir Sophie Létourneau publie une autofiction assumée, où le je qui parle est bien le sien, même si elle a choisi de laisser hors champ certains aspects de sa vie.

Comment lire l’avenir ? Peut-être s’agit-il, en réalité, de l’écrire soi-même. En 2008, Sophie Létourneau a eu l’idée, raconte-t-elle, de consulter une voyante, qui lui a prédit qu’elle rencontrerait l’homme de sa vie grâce à un livre. Et puis : « Un jour, je me suis mis en tête de le rencontrer. »

Sans qu’elle le sache encore, c’était le début d’une « chasse à l’homme », qui s’étendra sur une douzaine d’années et sur trois continents, de Montréal à Québec, en passant par Paris et Tokyo. « Comme l’amour, écrit-elle, l’avenir est d’abord une histoire que l’on se raconte. Une projection vers l’avant. À 28 ans, ces deux dispositions dont je m’étais coupée — l’amour et l’avenir —, j’en suis devenue curieuse. »

Une longue quête qu’elle place aujourd’hui au centre de son troisième roman, une autofiction assumée, où le je qui parle est bien le sien — même si elle a choisi de laisser hors champ certains aspects de sa vie.

Parcours de combattante académique, roman d’apprentissage, thriller sentimental en morceaux de mosaïque, lettre d’amour, le livre est justement intitulé Chasse à l’homme. « L’autofiction dit : ce qui se passe dans le livre ne restera pas dans le livre. »

« Noircir des pages, ça ne m’intéresse pas », confie-t-elle dans un café de Québec en ce début de mars. Pour l’écrivaine, née à Lévis en 1980, professeure de littérature à l’Université Laval, où elle enseigne notamment la création littéraire et les « écritures du réel », publier répond à d’autres nécessités et à certaines exigences, plutôt que de produire simplement un livre de plus.

Un livre d’amazone

Un chassé-croisé amoureux, en partie, comme c’était déjà un peu le cas de Chanson française (Le Quartanier, 2013), qui racontait, entre Montréal et Paris, l’histoire d’une femme hésitant entre deux hommes. À propos de Chasse à l’homme, elle écrit : « La deuxième fois que j’ai écrit ce livre, il avait pour titre Chanson française. » Jamais deux sans trois, dit-on, et cette fois semble être la bonne.

Chasse à l’homme, qui se déploie sous l’égide des explorations de Sophie Calle, de Barthes et de Chloé Delaume, plus complexe que ses livres précédents en apparence, s’articule autour d’une double quête. À la fois roman d’apprentissage et récit d’une quête amoureuse, Sophie Létourneau a-t-elle l’impression d’avoir fait un livre d’amazone ? Rires. « Si je n’avais pas parlé de ce que c’est d’être une femme dans le milieu littéraire ou dans le milieu universitaire — où c’est peut-être même pire —, cette quête amoureuse aurait été juste cucul. Mais de montrer de quelle hostilité elle se détache, il me semble que ça prend un autre sens. »

Comment devenir écrivaine, comment « déjouer le patriarcat » : Chasse à l’homme raconte aussi cette double quête à laquelle elle a choisi de répondre par une posture amoureuse qui est la sienne. Un point c’est tout. « C’est la posture que j’ai choisie, moi, parce que je ne voulais pas me trahir. Mais si j’avais eu le choix, j’aurais préféré être un garçon. J’aurais vraiment préféré ne pas avoir à me poser ces questions-là. »

« J’ai sincèrement cru que la révolution féministe était achevée », ajoute-t-elle. Elle avait commencé à écrire Chasse à l’homme lorsque le mouvement #MoiAussi est arrivé. Une réalité qui l’a forcée, dit-elle, à réévaluer le fil féministe du livre, mais sans vouloir en faire non plus un réquisitoire. « Je ne voulais pas enfoncer des portes ouvertes. »

Polaroïds (Québec Amérique, 2006), déjà, brossait une seule histoire en une quarantaine de petits récits. Sophie Létourneau, qui a consacré sa thèse de doctorat à Roland Barthes, l’auteur des Fragments d’un discours amoureux, insiste sur le plaisir qu’elle éprouve à travailler la forme, modeler ses phrases, fabriquer un récit. Car qui dit fragment, dit aussi ensemble, unité. Puisque ces fragments, pris un à un, finissent par former un tout cohérent, esthétique. « Pour ce qui est de la forme, il était important pour moi que le livre soit solide. »

Un parcours amoureux

« Créer des scènes ; je pense que c’est la manière d’écrire qui me vient le plus naturellement. Le rythme particulier que ça demande, le point-contrepoint, le travail très formel de tresser ensemble des fragments pour faire en sorte de relancer l’intérêt du lecteur, même s’il n’y a pas vraiment de péripétie. »

Voilà ce qui allume Sophie Létourneau. Un peu comme le fait un DJ, elle explique aussi avoir cherché, d’une version à l’autre du livre, à « atomiser » le récit.

Un travail de composition qui lui semble particulièrement musical. « Je vois un peu le texte comme une partition destinée au lecteur », dira-t-elle. Peut-être parce qu’elle a appris à lire en même temps qu’elle a appris à jouer du piano.

Références, lectures, anecdotes intimes ou littéraires, coïncidences, fausses pistes amoureuses, errances, réflexions, elle a choisi de tout y mêler dans un équilibre intentionnel et mesuré. « Je cherche encore un lieu pour parler de littérature comme j’aimerais le faire. Un lieu qui ne soit pas l’écriture académique. La littérature, celle que j’aime, est le lieu d’une quête de sens et aussi d’une quête esthétique. Les textes auxquels je suis sensible sont des textes où la dimension formelle est forte et où elle est jouissive. Dans lesquels on perçoit une sorte de supplément d’âme, comme ce qu’on peut éprouver dans un musée devant certaines œuvres. »

Raison pour laquelle sa manière d’aborder l’écriture par fragments, lui semble-t-il, loin d’être facile ou paresseuse, relève de la plus haute exigence.

« Je pense que l’écriture du fragment, pour être efficace, forte, demande, un peu comme l’écriture humoristique, de prêter une grande attention à la résonance de chaque mot, d’être sensible aux effets de crescendo et de surprise chez le lecteur. C’est une écriture ouverte, l’écriture fragmentaire, et c’est précisément en raison de cette ouverture du texte à l’autre — au lecteur — qu’il faut savoir maîtriser l’effet qu’on veut produire. »

Son miel des choses de la vie

Il lui a fallu longtemps, écrit-elle, pour comprendre que la littérature devait s’adresser d’abord aux vivants. « Quand j’ai publié mon premier livre, c’était comme une bouteille à la mer. Je m’adressais aux morts. » Or, elle en est aujourd’hui arrivée à croire que la littérature s’adresse d’abord aux vivants.

À ses yeux, même, la littérature a le pouvoir d’inoculer le réel, la capacité de remodeler le réel, de bousculer le cours des choses. Et c’est précisément ce qui arrive lorsque, dans le livre, Sophie Létourneau met elle-même le manuscrit de son livre entre les mains de l’homme, poète et artiste contemporain — on ne va rien divulguer — qui va se reconnaître. Scellant et validant par sa réponse les prédictions lancées 12 ans plus tôt par une cartomancienne.

« Ce que j’aime par-dessus tout, comme écrivaine, c’est de faire mon miel des choses, explique-t-elle, le regard allumé. Prendre plein d’éléments et en arriver à quelque chose de très distillé. Et comme je le disais plus tôt, l’expérience du lecteur est pour moi plus importante que mon expérience d’écriture. Et pour ça, je vais travailler les textes jusqu’à ce que ça devienne quelque chose de très sublimé. »

En fin de compte, sur les pages ou dans la vie, elle a l’impression de s’y être mise en danger. « Ça m’a quand même coûté cher, de faire ce livre-là, poursuit Sophie Létourneau. Pendant cinq ans, j’étais en orbite autour de la Terre. Je me suis forcée à vivre des choses que je n’aurais jamais vécues si je ne m’étais pas dit “Je vais faire ce que la voyante me dit”. Mais je pensais que ça me prendrait 3 semaines, pas 12 ans… »

 

Critique de «Chasse à l’homme»

« La plus belle ruse des hommes est de persuader les femmes que l’amour n’existe pas. C’est ainsi qu’ils le gardent pour eux. Quelle femme oserait comme les hommes affirmer qu’il est ridicule de vouloir être aimée ? » Certainement pas Sophie Létourneau, dont le quatrième livre est un exemple remarquable d’écriture par fragments. Un roman dont la forme ciselée et polie, l’équilibre entre le récit et la pensée, font mouche, et qui pourrait se lire dans l’ordre ou dans le désordre. Mais c’est aussi une sorte de thriller amoureux — et intellectuel — qui n’est ni fleur bleue, ni vindicatif. Intelligent et sensible, histoire « à la fois heureuse et vraie », Chasse à l’homme est le roman d’une femme qui aime les hommes, qui y suit son désir et tente de mettre des mots sur cette réalité… complexe.

Chasse à l’homme

★★★★

Sophie Létourneau, La Peuplade, Chicoutimi, 2020, 216 pages