Nos vies, ces navigations difficiles

Aux phrases péremptoires dont certains écrivains aiment saturer leur prose, Hélène Dorion préfère visiblement les questions, qu’elle multiplie dans ce roman.
Marie-France Coallier Le Devoir Aux phrases péremptoires dont certains écrivains aiment saturer leur prose, Hélène Dorion préfère visiblement les questions, qu’elle multiplie dans ce roman.

«On ne connaît sans doute jamais tout à fait les visages les plus proches. Ils demeurent pour nous des énigmes, malgré les années qu’on a partagées avec eux dans une intimité qui ne sera peut-être jamais recréée », écrit Hélène Dorion dans Pas même le bruit d’un fleuve. « Les êtres présents depuis notre naissance, ceux qui ont accompagné nos premiers pas, nos premiers mots, nos premières chutes aussi, restent des mosaïques inachevées. »

Qu’ignore-t-on de ce que nous ont transmis nos parents, qu’ignore-t-on de leur vie ? Sommes-nous condamnés par les tragédies du passé ? Quelles souffrances les êtres qui nous sont chers ont-ils tues, et que ces souffrances impriment-elles en nous ? Hanna découvre dans les carnets de sa mère, après sa mort, la passion de jeunesse dont elle aura, jusqu’à la fin, porté le deuil en silence. Elle mesure ainsi pour la première fois à quel point la résignation aura été au cœur de l’existence de cette femme qui lui sera à bien des égards demeurée étrangère. Comment a-t-elle pu ne pas se laisser avaler par les eaux après que l’amour de sa vie, et son voilier aient eux-mêmes sombré dans les profondeurs du Saint-Laurent ?

Mais Hanna — une poète, tout comme Hélène Dorion — apprend également, à son grand étonnement, comment la poésie aura été pour sa mère ce rare appel d’air dans l’asphyxie d’un quotidien vécu comme une condamnation. C’est donc à la rencontre d’elle-même qu’elle va en nouant avec sa mère, par-delà sa mort, un dialogue inespéré, alors qu’elle remonte le fleuve jusqu’à Kamouraska, « pour essayer de voir et d’entendre ce qu’elle n’a pas entendu au moment où elle était vivante », souligne l’autrice. Sa mère n’a pas été que sa mère, constate Hanna au fil de son enquête. Elle a aussi été la dépositaire d’un secret dans lequel la possibilité même du bonheur s’était engouffrée.

« On ne s’arrête pas à la souffrance des autres, on est en général plutôt tourné vers la sienne et quand on se retourne vers l’autre pour juste accueillir cette souffrance, déjà il y a un peu de la nôtre qui est apaisée. On entre dans cette compréhension, dans cette bienveillance envers l’autre », observe en entrevue, de sa voix elle-même très apaisante, la femme de lettres maintes fois récompensée, qui recevait en 2019 le prestigieux prix Athanase-David. Bien que Pas même le bruit d’un fleuve soit une œuvre de fiction, Hélène Dorion s’est inspirée, reconnaît-elle, d’un drame semblable — la perte d’un amour de jeunesse — vécu par sa mère et sa grand-mère.

« Compréhension et bienveillance, ce sont des mots qu’on n’ose pas trop utiliser, mais je les trouve salvateurs. Il y a beaucoup de chaos, de souffrance dans notre monde et je pense qu’une des manières de trouver un peu de lumière, c’est de se pencher sur la souffrance de l’autre, d’y être attentif, de l’écouter, de la regarder. »

L’inconfort nécessaire du gris

S’il y est question de ces naufrages auxquels l’on ne survit pas sans douleur, de ces catastrophes qui hantent ceux que l’on aime, Pas même le bruit d’un fleuve célèbre aussi la beauté de ce qui sera demeuré mystérieux chez l’autre, et qui se révèle un jour, à la faveur du temps et du hasard. Ce n’est rien de moins que l’épiphanie lorsque Hanna, qui a fait de la poésie le socle de sa vie d’artiste, découvre la poésie qu’écrivait sa mère.

Son amitié avec Juliette loge elle aussi à l’enseigne de la féconde énigme. Autrement dit : ne pas complètement connaître l’autre n’est pas que négatif. « Être persuadée que je ne sais pas tout de quelqu’un de très proche de moi, c’est resté ancré dans l’émerveillement, explique Hélène Dorion. La capacité de l’autre de toujours devenir autre chose, de toujours se transformer, de se déplacer en elle-même, c’est ce qui fait en sorte que je déplace moi aussi mon regard. »

Peut-être que les poèmes apportent un sens que rien d’autre ne peut apporter. C’est le plus que je peux dire. J’aime y croire. J’ai besoin d’y croire.

Aux phrases péremptoires dont certains écrivains aiment saturer leur prose, Hélène Dorion préfère visiblement les questions, qu’elle multiplie dans ce roman sur lequel les points d’interrogation règnent comme autant de phares dans la nuit.

« Nos vies sont des navigations difficiles », illustre celle qui fait intervenir dans Pas même le bruit d’un fleuve le naufrage de l’Empress of Ireland, une de ces « tragédies silencieuses » qui, malgré ses plus de mille victimes, aura été poussé aux marges de l’histoire et de l’imaginaire collectif, compte tenu, entre autres, du déclenchement de la Première Guerre mondiale, survenu deux mois après l’accident.

Pourquoi ce livre est-il ponctué d’autant de questions ? « Parce que la question déplace les angles par lesquels on regarde la réalité. Et parce que je trouve le doute extrêmement fécond. Je trouve le gris très important. Bien qu’il soit inconfortable, le gris, c’est l’espace du doute, et le doute, c’est le mouvement. On ne peut pas être fixe face à une question. La question nous force à nous déplacer et on est vivant quand on est en mouvement. La littérature a pour moi cette fonction de mettre en mouvement notre regard sur le monde, nos émotions, notre réflexion, notre pensée. »

Parmi ces questions graves, plusieurs habitent toujours Hélène Dorion, dont celle-ci : « Les poèmes nous sauvent-ils de la violence tapie au fond des êtres ? » « Quand je l’ai écrite, j’ai été tout de suite absolument certaine de ne jamais pouvoir y répondre », confie-t-elle. « Mais je l’espère, oui, que les poèmes ont ce pouvoir. Peut-être que les poèmes apportent un sens que rien d’autre ne peut apporter. C’est le plus que je peux dire. J’aime y croire. J’ai besoin d’y croire. »

La musique des mots

Hélène Dorion présente depuis 2015 des concerts littéraires en compagnie de certains membres des Violons du Roy, mais elle montera pour la première fois aux côtés de l’ensemble des 15 musiciens de la formation le 19 mars au Palais Montcalm de Québec, à l’occasion du Mois de la poésie (puis à la salle Bourgie du Musée des beaux-arts de Montréal le 20 mars). « C’est cette musique qu’est elle-même la poésie que leur musique parvient à éclairer », se réjouit celle qui récitera des extraits de son populaire recueil Comme résonne la vie (Éditions Bruno Doucey, 2018), au son de pièces d’Arvo Pärt ou de Schubert. « La musique nous permet d’entrer dans le mouvement de la parole et des mots, de nous laisser porter. »

Critique de «Pas même le bruit d’un fleuve»

Si Pas même le bruit d’un fleuve n’est heureusement pas du tout un de ces « romans de poètes » où le mot « roman » témoigne davantage d’un désir de déguiser (en toute hypocrisie) un texte n’ayant pas grand-chose de romanesque, que de celui de raconter une histoire, Hélène Dorion demeure pourtant ici d’abord et avant tout poète, parce qu’elle emploie ces outils que sont le personnage et le récit afin de poser à la vie des questions intimes de la poésie, auxquelles elle s’applique à répondre avec les nuances qu’elles appellent. Profession de foi envers le pouvoir transformateur de l’art, célébration du mystère inhérent à l’amitié véritable, ode au Saint-Laurent ; ce roman ne dissimule pas toujours parfaitement ses ficelles, mais parvient à relier la grande et la petite histoire avec une noble révérence pour tout ce qui, entre deux êtres, aura longtemps appartenu au silence.

★★★ 1/2

Pas même le bruit d’un fleuve

Hélène Dorion, Alto, Québec, 2020, 184 pages