«Autobiographie de l’étranger»: ici comme ailleurs

Le roman de Marie-Ève Lacasse parle de pardon. Et il raconte une réconciliation.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le roman de Marie-Ève Lacasse parle de pardon. Et il raconte une réconciliation.

«J’ai tout fait pour ne pas faire ce livre », dit Marie-Ève Lacasse. Tout fait. Elle a signé d’autres textes. Occupé d’autres boulots. Cessé d’écrire pendant dix ans.

Mais le livre ne s’est pas laissé oublier : « Eh ! je suis là, j’attends. » Alors elle a essayé de s’y mettre. « J’ai échoué chaque fois. »

Elle réussit finalement, somptueusement, avec son Autobiographie de l’étranger. Mais à quel prix ? Car ce titre, son cinquième, lui aura coûté bien des choses, confie-t-elle. Écrire coûte. De l’énergie, du calme, des relations, des sous.

 

« Ce livre a quand même mené à une séparation. Et j’ai vendu ma bague de fiançailles pour payer mon loyer », raconte Marie-Ève Lacasse lorsque nous la rencontrons lors de son passage à Montréal.

En cette journée d’hiver, elle accepte volontiers une tasse de café — instantané. « Mais juste si vous avez du lait. » Dans ses pages aussi, la narratrice traîne, quand elle sort en boîte à Paris, une bouteille de lait dans son sac à main. Pour ajouter dans sa boisson chaude, en ces lendemains de veille où elle se réveille ailleurs.

L’ailleurs est d’ailleurs au centre de ce roman. Comme l’écrivaine, qui a grandi à Gatineau, son alter ego décide un jour de tout quitter. Le 14 septembre 2003, elle atterrit dans la capitale française, où elle ne connaît personne.

Déstabilisant ? Effrayant ? Peut-être. Mais elle est à la fois « diablement seule et diablement heureuse ».

On dit narratrice. Marie-Ève Lacasse suggère plutôt de l’appeler « la persona de l’auteure, d’accord ? »

Autre question rhétorique qu’elle nous pose : « Qu’est-ce qu’on sacrifie dans sa vie pour un livre ? Un livre qui ne vous prend même pas dans ses bras ? » Autobiographie de l’étranger ne fait peut-être de câlin à personne. Mais il parle de pardon. Et il raconte une réconciliation. « C’est une déclaration d’amour très feutrée, qui n’arrive qu’à la fin », analyse l’écrivaine. Déclaration feutrée qui lui a permis de faire la paix. « Avec qui j’étais. Avec mon rapport au Québec, mon rapport au Canada. »

Pour régler des conflits comme pour écrire des histoires, il faut cependant du temps. Parfois, des souffrances. Beaucoup de souffrances.

 

« C’est une construction dantesque. Je devais passer par l’enfer, le purgatoire, puis par une forme de paradis. Régler leur compte à ces violences. Comme sur un ring. Qu’est-ce que j’ai fui ? Pourquoi je suis partie ? Ces questions, je les avais balayées parce qu’elles me faisaient peur. Et que j’en avais honte. »

En parallèle au thème de la honte, celui de la légitimité. « Mais qui ce texte va-t-il intéresser ? Est-il vraiment universel ? En même temps, l’autofiction, j’adore ça, quoi. Je n’ai pas de problème avec le narcissisme des autres. »

Encore une fois, impossible de fuir cette Autobiographie. « C’était comme un cri. Il fallait que ça sorte. »

La maîtrise des mots

 

Ce qui ressort surtout, c’est sa sensibilité. La précision de son écriture. La maîtrise des mots. Le travail de moine. Pour raconter la ville qui condamne à consommer, la solitude, sa chère solitude. Puis, la naissance de sa fille qui a ramené le souvenir de l’enfant qu’elle a été… sans jamais vraiment l’être. « Je reste persuadée que je n’ai jamais été candide », dit Marie-Ève Lacasse.

Celle qui possède « un téléphone à clapet, un carnet avec un stylo, et un amour pour le journal papier » est également persuadée qu’on ne la trouvera pas, ou plus, sur les réseaux sociaux. Des bêtes toutes puissantes pour lesquelles elle nourrit une aversion profonde. « Tout ce que j’ai à dire, je veux le dire dans l’art. Sans me dilapider dans ces tribunes qui ne le méritent pas. » De Facebook, Instagram et consorts, elle déplore l’aspect policier. Leur « fétichisation fatigante de l’esthétique ». « C’est une publicité de soi, de son mode de vie. Tout est à la gloire du lifestyle. »

Le beau et le laid reviennent de même dans ce roman. Elle dit, elle, vouloir en revenir de ce sujet. Mais comme les obsessions mentionnées plus haut, cette dualité ne cesse de la hanter. « Avoir le sentiment que j’ai été privée de beauté fait en sorte qu’elle m’attire. Qu’elle m’émeut. J’ai grandi en étant persuadée que j’étais laide ; ça m’a permis de développer plein d’autres choses intéressantes. En même temps, qu’est-ce qui fait que quelque chose est laid, est-ce que c’est vraiment laid, est-ce que laid, c’est le mot ? »

Par sa plume, cette antinostalgique libère un torrent de réflexions qui rentrent dedans et qui ébranlent. « Je conchie les cures psychanalytiques où on prend le lecteur en otage comme un déversoir de ses névroses, prévient-elle néanmoins. Je ne voulais pas être sur un divan. »

Elle voulait parler, pourtant. Et « le livre, c’est le seul lieu où on ne vous coupe pas la parole. »

Sans interruption et en s’appuyant sur ce que d’autres ont écrit avant elle, elle couche sur papier une identité mouvante, les instantanés d’une vie entre deux mondes, deux cultures, deux pays.

Preuves photographiques à l’appui. « Je me déshabille tellement dans ce livre que je me dis si quelqu’un me rentre un couteau, je ne vais pas survivre, laisse-t-elle tomber. En même temps, je dois être prête à ça. »

Comme pour aider le lecteur à mieux comprendre et à tenir le couteau au loin, elle défile les thèmes qui lui sont chers. Telle une clé d’entrée dans son univers, voilà. La mort, le désir, l’homosexualité, le territoire, la banlieue, le capitalisme, le déracinement. Des sujets que la protagoniste elle-même cherche à comprendre grâce à la littérature. Se demandant : « Qui, dans ma bibliothèque, peut répondre à tout cela ? »

Eh bien, Marie-Ève Lacasse le peut. Ces obsessions sont pour elle comme des os. Elle les mime même, ces os que l’on gruge, sans jamais arriver en leur centre.

« Quand j’écris, je ronge un os, grrrr, et ensuite je retourne vers un autre os, grrrr. Si j’essaie de les mettre de côté, c’est mauvais. Ça sonne faux. »

Vrai que longtemps, Marie-Ève Lacasse s’est réfugiée derrière un pseudonyme. Clara Ness. Puis, derrière des personnages, ceux de Françoise Sagan et de son amoureuse Mademoiselle Roche dans son précédent livre Peggy dans les phares (Flammarion, 2017), notamment. Même son éditeur lui a fait remarquer : « Vous n’allez jamais au cœur du réacteur. Vous montez des paravents. »

Tout ce que j’ai à dire, je veux le dire dans l’art. Sans me dilapider dans ces tribunes [les réseaux sociaux] qui ne le méritent pas. C’est une publicité de soi, de son mode de vie. Tout est à la gloire du "lifestyle".

Elle les enlève enfin, pour montrer ce qui se trouve derrière. Derrière les paravents comme derrière les murs de la banlieue où elle a grandi. La banlieue qui assassine à petit feu, pendant qu’on observe à l’écran l’image d’un feu de foyer.

À l’infini. « Comment ne pas vouloir mourir devant la chaîne de Slow TV ? »

Comment ne pas vouloir mourir ? Voilà une question qui taraude la persona de l’auteure.

Tout comme le thème du désir. Son « attrait vénéneux qui surgit dans l’interdit ». Qui reste, « comme tout désir, irrésolu ». Mais c’est le désir d’écrire qui brûle tout le reste. Pas le désir, non, le besoin.

Le thème de l’égoïsme parcourt en outre l’ensemble. « Vous trouvez ? », demande Marie-Ève Lacasse, presque inquiète. Mais ce n’est pas égoïste pour autant. Soulagement perceptible. Dans le roman, on devine déjà cette crainte de trop penser à soi, nécessaire pourtant pour écrire, sinon on fait autre chose.

« Vais-je devenir ce monstre ? En suis-je déjà un ? L’écriture passe avant tout, et c’est égoïste. C’est égoïste d’écrire. »

Mais c’est aussi un don de soi. De pas vers l’autre. De « vous voyez, je vous comprends ». Puisqu’au fond, remarque-t-elle, nous sommes tous traversés par des soucis généralement semblables.

« C’est une obsession très occidentale de se sentir unique, d’être persuadé d’être aux prises avec des trucs hyperétranges, alors qu’en réalité, tout est un peu commun. »

48 autres Marie-Ève Lacasse

 

Elle l’explore, cette notion du commun, en menant une expérience sur Skype. Où elle tombe sur pas cinq, pas douze, pas vingt, mais bien quarante-huit autres Marie-Ève Lacasse.

« Forcément, la question du comment on se fait un nom avec un nom aussi banal m’a longtemps préoccupée. Puis, je me suis dit qu’au final, Michel Tremblay, par exemple, c’est peut-être le nom le plus commun qui soit. Et qu’on s’en fiche, du nom, au fond. Que l’important, c’est le travail. Et que cette non-singularité, c’est une force. »

Extrait d'«Autobiographie de l’étranger»

Dans cet album de souvenirs où se mêlent la colère, l’exaltation, la jubilation, la honte et le doute, et où toute vérité est relative, je réalise — toujours avec le même étonnement, le même effroi — à quel point, et ce de manière répétée, il m’est difficile de m’extraire des soubresauts de l’inconscient, de ses manifestations troublantes. Je tombe sur cette phrase de Michel Leiris dont L’Âge d’homme est un chef-d’oeuvre du genre : « Ce que je méconnaissais, c’est qu’à la base de toute introspection, il y a le goût de se contempler et qu’au fond de toute confession, il y a le désir d’être absous. »

Autobiographie

Marie-Ève Lacasse, Flammarion, Paris, 2020, 192 pages



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